138ème ANNIVERSAIRE DE LA MORT DE L’EMIR ABDELKADER : L’HOMME D’ETAT- L’HUMANISTE-L’HERITIER D’IBN ARABI

138ème ANNIVERSAIRE DE LA MORT DE L’EMIR ABDELKADER : L’HOMME D’ETAT- L’HUMANISTE-L’HERITIER D’IBN ARABI

 

(*) Par Dr Boudjemâa HAICHOUR

La rencontre Organisée au Musée du Moudjahed, par la Fondation l’Emir Abdelkader présidée par si Mohamed Boutaleb et la secrétaire générale madame  Zehour Boutaleb m’ont  invité pour une contribution écrite dont je formule à l‘occasion du 138ème Anniversaire de sa mort quelques réflexions sur le parcours de ce grand homme qui a ébloui ses ennemis par son humanisme et son sens du combat contre les plus sanguinaires généraux de la France coloniale qui ont enfumé les innocentes familles dans des grottes précurseur des chambres à gaz.

  LES CRIMES ODIEUX DES ENFUMADES DE LA FRANCE COLONIALE

L’Algérie n’a cessé de réclamer ses droits dans le conflit mémoriel auprès d’une France qui depuis 132 ans de féroce colonisation, est restée loin des idéaux de la Révolution de 1789. Aujourd’hui le dossier de la mémoire interpelle la France officielle pour la reconnaissance des crimes odieux en vue d’une repentance.

Lorsque l’Emir Abdelkader engageait le Djihad contre l’occupant, lui qui est né le 7 Mai 1807 à Zaayah une école coranique de la Ghetna dans la wilaya de Mascara, il est issue d’une noble famille qui remonte à Lahcène Ben Ali (Que Dieu l’agrée), son père Mahiedine était Cheïkh de la Zaouia al Qadiryia l’emmena alors qu’il avait huit ans pour entreprendre le pèlerinage à la Mecque et Médine.

Il reçut une éducation religieuse soufie par son oncle paternel Ahmed Belhar, homme lettré qui lui inculque les études théologiques, les sciences physiques, la géométrie et l’astronomie. Il apprend à monter à cheval, faisant de la gymnastique et

apprenant à manier les armes.

L’EMIR A LA RECHERCHE DU SAVOIR

Puis il ira à Oran chez Sidi Ahmed Belkhodja qui le garda pendant 18 mois qui lui apprend l’art de faire la politique. Il fera à l’âge de 18ans un deuxième pèlerinage avec son père en 1820 à bord d’un brick français commercial le Castor commandé par le capitaine Jonas qui les ramenèrent à Alexandrie. De la Mecque ils se rendirent à Bagdad où ils se recueillirent sur la tombe de Sidi Abdelkader al Djilani.

De retour d’Egypte ils seront accueillis au douar des Hachem où Hassan Bey prononce la mort contre le père de l’Emir. Mais trop tard, la France venait de prendre Alger en 1830. L’Emir proclame la guerre sainte déclenchée le 21 Novembre 1832 depuis la plaine du Ghris.

LA MOUBAYA’A ALLAIGEANCE ET CHOIX DU PEUPLE

La Moubaya’a s’effectue en deux fois (allégeance et confirmation), la 1ère par les siens le 27 Novembre 1832, ensuite par l’ensemble des tribus avoisinantes le 4 Février 1833. C’est une investiture et d’allégeance de bonne Gouvernance organisée à Ghris sous la derdara sorte d’arbre (frêne). La Moubaya’a chez l’Emir est une symbolique équivalent au suffrage universel moderne. Le peuple prête allégeance publiquement à l’autorité qu’il a choisie.

Il ressort le caractère sacré de l’adhésion à l’autorité. C’est un pacte réel. L’Emir Abdelkader par ce serment d’allégeance est un soufi accompli. Son humanisme se distingue par le respect des droits de l’homme. En tant moudjahed, il fit rassembler autour de lui les suffrages de tous les grands Chefs de grandes tribus.

GENEALOGIE DES HACHEM ANCETRES DE L’EMIR

Les Hachem ancêtre éponyme d’où descend la généalogie de l’Emir Abdelkader, il s’agit d’Ali, Aqil, Djaafar et Abbas (Ahl Al Beyt).

La procession est ouverte par un drapeau vert avec un large croissant qui montre le courant spirituel, le sens immatériel, la morale chevaleresque, la station de l’excellence ; le Coran et la Sunna.

MYSTIQUE ET TRANSCENDANCE DANS LES MAWAKIFS

Pour aller à la rencontre de Dieu, l’Emir Abdelkader est pénétré d’une mystique et d’une transcendance à travers les doctrines que nous retrouvons dans ses écrits soufis « El Mawakifs » (Les Haltes) traduit également à Cologne et Boston en 2002 par Michel Lagarde, où il rejoint la mystique de son maître Ibn El Arabi dans « El Foutouhat al Mekkia » (Les conquêtes mecquoises) et « Wahdat al Woujoud » (Unité de l’Etre ou de l’ Univers).

El Mawakifs sont publiés pour la 1ère fois en 1911 en Egypte, la 2ème fois en Syrie en 1966 et l’Algérie en 1996. Parmi les chants extatiques ou méditations spirituelles on retrouve la traduction de Michel Chodkiwicz :

« Je suis le Trône, Je suis l’enfer et je suis l’éternité bienheureux, Je suis le combien et le comment ; je suis le présence et l’absence ; je suis la proximité et l’éloignement ; Tout être est mon être ; je suis le seul, je suis l’Unique ».

L’Emir Abdelkader disait ce propos resté une référence de tolérance et d’humanisme : « Ne demandez jamais quelle est l’origine d’un homme. Interrogez plutôt sa vie, son courage, ses qualités et vous saurez ce qu’il est. Si l’eau puisée dans une rivière est saine, agréable et douce, c’est qu’elle vient d’une source pure ».  L’Emir Abdelkader a écrit 760 poèmes entre 1832 et 1883. Il a enseigné à Damas de 1955 à 1883.

Dans longue lutte contre l’occupant français, l’Emir Abdelkader est un guerrier et un homme d’Etat. Après la mort de son père Mahiedine en 1833, il se retire à Mascara pour organiser ses troupes.

Le Général Desmischel lui écrivit pour réclamer ses soldats, mais l’Emir refusa jusqu’au moment où Desmischel libère les femmes et les enfants des douars pris comme prisonniers. Il lui rétorqua que l’Islam lui défendait de se soumettre aux envahisseurs, mais il acceptait une paix si elle est proposée.

Un traité fut signé le 24 Février 1834, l’Emir Abdelkader satisfait, croyant son repos assuré, fut attaqué par de nouveaux ennemis. Des trahisons manipulées par Théophile Voirol et Louis Alexis  Desmischel qui vient d’être remplacé par le Général Camille Alphonse Trezel qui déclencha le commencement des hostilités.

LE TRAITE DE LA TAFNA ET L’EXPEDITION DES PORTES DE FER

A la fin de 1835, le maréchal Bertrand Clauzel marcha sur Mascara à la tête de onze mille hommes en présence du Duc d’Orléans où la bataille était rude su imposa le traité de la Tafna à Ibra et Idbar. Après l’échange du Traité, le Général Bugeaud proposa une entrevue avec l’Emir qui sera terminée sans résultat. La France viola le traité de la Tafna et organisa l’expédition des « Portes de fer » en Octobre 1839.

 LA TRAHISON DU SULTAN DE FES ET LE COUP FOURRE DE BUGEAUD

C’est ainsi que le tournant de la guerre fut prononcé par la nomination du maréchal Bugeaud comme Gouverneur général d’Algérie. L’Emir essuya un grave revers le 16 Mai 1843 avec la prise de la smala par le Duc d’Aumale dans la région de Boghar. L’Emir tenta de relancer la révolte et se réfugie au Maroc où le Général Lamoricière en intelligence avec la cour de Fès accepta de donner l’amman après avoir échappé aux troupes du Sultan.

Le 24 décembre 1847, l’Emir fut reçu par les généraux Lamoricière et Cavaignac et le colonel Montauban au marabout de Sidi Brahim puis à Nemour (Ghazaouat) devant le Duc d’Aumale qui l’attendait pour ratifier la parole donnée par Lamoricière.

L’EMIR ABDELKADER ET L’EXIL HUMILIANT DES FRANCAIS

A partit d’Oran il sera embarqué avec sa smala sur la frégate l’Asmodée avec 61 Hommes, 21Femmes et 15 enfants des deux sexes soit 97 personnes. I l est à remarquer sa vieille mère, ses deux beaux-frères, ses trois femmes et ses deux fils dont le plus jeunes avait huit ans.

La traversée vers Toulon fut épuisante, puis transféré au fort Lamalgue, puis au château de Pau où il séjourna jusqu’au 3 Novembre 1848 qu’il quitta ensuite au château d’Amboise dans des conditions les dénudées (froid et conditions d’hébergement les plus difficiles comme dans des prisons de criminels). Après cinq années de captivité, Louis Napoléon Bonaparte songeait à le libérer. Ce n’est qu’au 16 Octobre 1852 que le futur Napoléon III venait au retour d’une tournée en France annoncer solennellement la liberté de l’Emir.

L’EMIR PRECURSEUR DU DROIT HUMANISTE INTERNATIONAL

En Décembre 1852, il part pour Brousse puis à Damas où il enseigne la théologie à la mosquée des Omeyades. En 1860 suite à des troubles confessionnelles entre chrétiens maronites et musulmans druzes, manipulées par les puissances coloniales de la région. La France promettait un Etat indépendant aux chrétiens maronites ,  tandis que l’Angleterre contrecarrait les ambitions françaises par les druzes pour venir à bout  ses desseins.

En sauvant quinze mille chrétiens pour avoir négocier et protéger d’une tragédie, l’Emir qui était en exil à Damas a gagné les témoignages de reconnaissance de beaucoup de chefs d’Etat, et de rois parmi eux le Pape Pie IX. Plusieurs distinctions, médailles et cadeaux lui furent remis. La Franc-maçonnerie profitant de la situation s’est associée en envoyant des félicitations.

 

L’EMIR DANS LA VOIE DE DIEU

Et c’est le Grand Orient de France (GODF) qui s’est empressée d’adresser des lettres notamment la Loge Henri IV et la Loge la Sincère Amitié. Mais de ces échanges épistolaires, l’Emir a répondu que la spiritualité islamique s’oppose radicalement à la notion de trinité et donc de la vision profane et laïque de la maçonnerie. L’Emir a voulu les ramené à la voie de Dieu. Il cessa tout contact et leur signifia sa rupture épistolaire définitive avec le GODF en 1865 propice à la déviation. (Lire l’article d’Abdallah Benarafa) www.oumma.com/spip.PHP? Article 901.

TEMOIGNAGES ET RECONNAISSANCES DES GRANDS DE CE MONDE

Ernest Renan disait en 1858 que « l’Emir est le plus illustre de la race sémitique de nos jours. Abdelkader est un savant, un homme de méditation religieuse et de fortes passions, nullement un soldat ». Alors que  Alexandre Bellamar rapporte en 1843 in (Abdelkader-sa vie politique et militaire), va dans le même sens : «  Il n’y a présentement que trois hommes  auxquelles on puisse accorder légitimement le qualificatif de Grands et tous trois appartiennent à l’Islamisme selon le maréchal Soult : Ce sont l’Emir Abdelkader, Mohamed AL et Chamyl ».

Son pire ennemi le maréchal Bugeaud dira : « Assurément l’Emir Abdelkader est un homme remarquable que l’histoire doit placer à côté de Jugurtha, certainement, l’une des plus grandes figures historiques de notre époque ». Et le général Paul Azan rappellera que : « S’il y avait en Algérie, un héritier d’Abdelkader dépositaire de sa pensée, fidèle à sa tradition et possédant son envergure, il ferait profiter la race des indigènes de l’expérience laborieuse acquise, il l’entraînerait dans la voie du progrès ».

C’est un des nôtre Med Chérif Sahli qui publia en 1946 son brillant ouvrage « L’Emir Abdelkader, le cheval de la foi », lui suivra Kateb Yacine qui donnera à Paris une conférence retentissante sur l’Emir Abdelkader qui coïncidait avec l’anniversaire du 8 Mai 1945. Cette conférence fera l’objet d’une publication dans l’imprimerie Nahda en 1948 : « L’Emir Abdelkader et l’indépendance de l’Algérie ».

A l’indépendance c’est le livre du colonel Charles Henry Churchull : « The life of Abdelkader, ex sultan of the Arab of Algeria » dédié à l’Empereur Napoléon III, une lettre de sa main plaçée en tête du volume daté  1er Jumad 1273= 25 Décembre  1856, Une mémoire vivante de l’Emir Abdelkader. Ce livre traduit en arabe par Aboulkacem Saâdallah et en français par Hakar en 1974.

C’est ce qui constitue une anticipation de la doctrine officielle « L’Emir Abdelkader, fondateur de l’Etat moderne Algérien ». Suivent les biographies Bruno Etienne en 1974 et Ahmed Bouyerdene en 2008 sur ses écrits spirituels. Il y a Houari Touati (EH.ESS Paris) « Quête initiatique, parcourt du combattant, bâtisseur de l’Etat ».

Enfin François Pouillon « Abdelkader, icône de la Nation Algérienne ». Il est même nécessaire de faire un travail de déconstruction. Un film qui devait être réalisé par l’américain Charles Burnet lui a été confiée la réalisation de la co-production algéro-américaine devait être prêt en 2015 alors que nous avons de talentueux réalisateurs. L’Emir Abdelkader par sa grandeur d’esprit en tant que poète, guerrier, soufi, philosophe, homme d’Etat, Apôtre de la paix. Il professe la religion de l’Amour et « quelque direction que prenne ma monture, l’Amour est ma religion et ma Foi ». C’est l’amour de Dieu, l’Amour de la vie, l’Amour de l’Humanité, l’Amour paternel, sentimental ».

Et ce poème à son épouse qui s’inquiète il lui dit : « Celle qui le connait le mieux (… N’es-tu pas ô princesse du foyer de par mes chevauchées à travers le pays, j’assure la sécurité de la tribu ? J’affronte sans peur le défilé de la mort et je défends les femmes au jour de terreur. Ma seule volonté est d’affronter l’ennemi… ».

En 138ème anniversaire de sa mort nos pensées vont vers tous ceux qui ont sacrifié leur vie pour que vive l’Algérie libre et indépendante. En ce temps mémoriel l’histoire doit retenir les exploits de toutes les générations qui ont combattu tout oppresseur gloire à tous nos martyrs. L’Emir Abdelkader décéda le 26 Mai 1883 à Damas Il sera rapatrié le 5 JUILLET 1966 dans une grande cérémonie présidée par feu Président Houari Boumediene et enterré à El Alia.

        (*) Dr Boudjemâa HAICHOUR

                                                  Chercheur universitaire-Ancien ministre