1er Novembre : le message perpétué

1er Novembre : le message perpétué

Plus que toute autre commémoration, celle du déclenchement de la Révolution du 1er Novembre 1954 revêt toujours un caractère exceptionnel dans la vie de la nation, avec ce regain d’intérêt accru, chez les nouvelles générations, pour l’histoire de la guerre de Libération, et toutes les curiosités qu’elle ne finit pas de susciter : découvrir de nouvelles facettes des hommes qui ont été à l’origine du passage à l’action armée, dénicher dans la mémoire des survivants des faits, des batailles, des situations inédites, replacer ce moment charnière dans le contexte historique, intense et complexe, qui a forgé le mouvement national algérien et son interconnexion avec les mouvements d’indépendance dans le monde…

Il y a soixante et un an, un groupe de jeunes militants nationalistes décide de transcender toutes les rivalités politiques qui rongeaient alors le principal parti nationaliste (le PPA/MTLD) et d’annoncer le déclenchement de l’insurrection armée.

Aux origines du 1er novembre 1954 : le 8 mais 1945. Le mouvement national a commencé à se radicaliser réellement et, par-là, à se réorganiser, au lendemain des terribles massacres perpétrés par les forces coloniales sur les populations civiles dans l’Est algérien. La répression qui s’abat sur les militants (arrestations, condamnations…) ne fera que les galvaniser et précipiter la création d’une branche paramilitaire, l’Organisation spéciale (OS), constituée par les militants les plus aguerris et les plus déterminés.

Avril 1954, six cadres de l’organisation (Krim Belkacem, Larbi Ben M’hidi, Mostefa Ben Boulaïd, Rabah Bitat, Mohamed Boudiaf et Mourad Didouche) fondent le Comité révolutionnaire d’unité et d’action (CRUA), duquel découlera, le 10 octobre 1954, le Front de libération nationale (FLN).

Les événements vont alors s’accélérer à une vitesse vertigineuse qui a pris beaucoup de monde de cours, à commencer par le grand leader du mouvement national lui-même. Vingt jours plus tard, le FLN proclame le déclenchement de la lutte armée. Les six dirigeants prendront le soin de lancer un appel le jour-même, destiné à la population et à l’opinion publique en général, pour expliquer les motifs du soulèvement et les buts de la révolution qui allait changer le cours de l’histoire, et exhorter les Algériens à y adhérer en masse.

Les récits d’anciens moudjahidine foisonnent de témoignages et de détails sur cet intermède douloureux qui donna lieu au 1er Novembre 1954. L’épisode des tiraillements entre les militants dits radicaux et le leader du parti, Messali Hadj, et la longue période de tergiversations qui s’en est suivie, ont été pendant longtemps occultés par l’historiographie, alors que l’idée de la révolution s’était fermentée et cristallisée dans ces débats et ruptures déchirantes que d’aucuns voyaient, alors, comme fatale au nationalisme algérien. C’est donc, dans ces moments d’incertitude et d’abattement pour tant d’anciens militants et certains pionniers, que la décantation eut lieu. De la désillusion électorale de 1947 aux déboires de l’OS en 1950, à la crise du MTLD, le mouvement national évoluait dans un climat particulièrement hostile avant de se ressaisir et d’opter pour la voie de salut, celle de l’insurrection armée.

Il faut dire que jusqu’à la veille de cette date fatidique du 1er novembre 1954, la confusion régnait encore dans les rangs du mouvement national qui constituait le socle sur lequel devait s’appuyer la lutte annoncée. Une large partie de la population, et même des militants engagés, était encore sous l’emprise des « messalistes », quand le mot d’ordre de l’insurrection armé fut lancé. Il y a aussi le fait que les fondateurs du CRUA, puis du FLN, n’avaient pas eu le temps de structurer les militants et de se faire connaitre auprès de la population qui n’assimilait pas forcément tous les enjeux. Manque d’information et de coordination, impréparation dans certaines régions, y compris parfois celles qui sont considérées comme pionnière de la lutte… En dépit de toutes les insuffisances et des divisions politiques et claniques, la décision fut adoptée par un noyau assez déterminé pour la maintenir et se préparer à en affronter les contrecoups prévisibles : la répression coloniale – qui n’avait en réalité jamais cessé –, la propagande politique venant de certaines factions nationalistes hostiles à la révolution armée, et qui s’empressèrent d’ailleurs de qualifier les hommes du 1er Novembres d’«aventuriers». Il fallait aussi penser à donner à l’insurrection une organisation moderne et efficace et surtout à gagner l’adhésion totale et indéfectible du peuple. D’où l’impératif d’une profonde action politique assumée sur le terrain par les combattants eux-mêmes.

Cette organisation a mis deux ans pour s’établir. La timidité des actions de sabotage et d’attentats menées durant les premiers mois par les petits groupes combattants, mal équipés et parfois mal encadrés, a fait que les autorités coloniales et le gouvernement français de l’époque n’ont pas donné cher de la peau de ces nationalistes présentés tantôt comme des « égarés », tantôt comme des « bandits de grands chemins »… C’est là où résident justement le génie et le caractère exceptionnel de ces hommes, qui n’ont cédé devant aucune contrariété, et Dieu sait qu’ils en avaient eu sans cesse pendant les sept ans et demi de guerre. C’est le principal message que nous livre et perpétue cet anniversaire chaque année.

In Memoria