Comment les condamnés à mort ont redonné vie à la Révolution : Barberousse 1957 : l’année noire

Comment les condamnés à mort ont redonné vie à la Révolution : Barberousse 1957 : l’année noire

Conséquence de la bataille d’Alger, 40 militants et fidayine ont été condamnés à mort et exécutés entre le 11 février et le 4 décembre 1957, à la prison Barberousse (rebaptisée à l’indépendance Serkadji) située en haut de la Casbah, bastion de la guérilla algérienne contre l’occupation.

Comme dans tous les cas précédents, les condamnations ont été prononcées à la suite des parodies de procès devant un tribunal militaire. L’historien français Gilles Manceron raconte que ces 40 héros ont marché dignement jusqu’à la guillotine, accompagnés par des chants patriotiques comme Min Djibalina, les cris de « Tahya El Djazayer ! », « Vive l’Algérie libre ! » de l’ensemble des détenus de la prison. «Ces chants, ces slogans et les youyous des femmes détenues, repris par les youyous des femmes et les cris de tout le haut de la Casbah, ont résonné, avant la fin de la nuit, entre 3 heures et 4 heures du matin, dans une ville d’Alger qui s’éveillait à peine.»

Parmi ces détenues, elle-même condamnée à mort, il y avait la fidaïa Louisette Ighilahriz, encore en vie, qui témoigne de l’horreur, mais aussi de la grande émotion de ces moments vécus par les hommes exécutés en série. Plus poignant est le témoignage d’un autre survivant, Abdelkader Guerroudj, l’un des responsables de la branche armée du PCA, les Combattants de la libération : « On peut fusiller, dit-il, mais pas guillotiner. Parce que fusiller, c’est presque comme si vous étiez au combat. Quand on est fusillé on est debout, c’est une grande différence. La guillotine, c’est le mépris, la hogra, portés au premier degré. C’est un terme intraduisible en français. C’est quand un homme qui connaît sa puissance s’acharne contre un autre homme dont il connaît l’impuissance. Il faut comprendre : guillotiné, vous êtes sans défense. Vous n’êtes pas debout. »

Le recours massif à la guillotine avait commencé en juin 1956, quelques mois après le vote par le Parlement des « pouvoirs spéciaux » au gouvernement Guy Mollet, marquant ainsi le début de la politique de répression massive en Algérie. Evoquant la date de la première des exécutions à la guillotine, le 19 juin 1956, inaugurée par Ahmed Zabana, suivi le jour même par Ahmed Farradj, l’historien et militant anticolonialiste Pierre Vidal-Naquet parle de « date cruciale ». Cet historien ne s’explique pas comment le gouvernement dit socialiste avait facilement cédé à la demande des «ultras d’Algérie» qui exigeaient l’exécution des nationalistes arrêtés dans le sillage de la bataille d’Alger et condamnés à mort par la justice militaire.

Il faut rappeler que dès les premiers jours qui avaient suivi la « Journée des tomates » du 6 février qui avait mis aux prises Guy Mollet aux manifestations des ultras d’Alger et l’avaient obligé à nommer Robert Lacoste comme ministre résident en Algérie – nouvelle dénomination du Gouverneur général —, de folles rumeurs circulaient à Alger, relayées par une certaine presse colonialistes de mèche avec les ultras : « Plusieurs ministres, impressionnés par la campagne qui se développe à Alger, pousseraient le gouvernement à faire exécuter tout ou partie de la soixantaine d’insurgés faits prisonniers et condamnés à mort par les tribunaux militaires… Les ministres ont été l’objet d’une série de pressions, toutes orientées dans le même sens : “Si vous n’exécutez pas les condamnés à mort, vous n’obtiendrez jamais le retour au calme des Français d’Algérie.” Ce point de vue a impressionné certains ministres. »

Un groupe de pression s’est vite constitué autour de Robert Lacoste, de Max Lejeune, secrétaire d’Etat aux Forces armées, chargé des Affaires algériennes, et de Maurice Bourgès-Maunoury, ministre de la Défense nationale et des Forces armées. Il était en liaison directe avec les chefs de l’armée en Algérie et seront tout particulièrement proches du commandant en chef des armées en Algérie, nommé le 1er décembre 1956, Raoul Salan, le plus extrémiste d’entre tous. En quelques semaines, ces coalisés ont réussi à obtenir le soutien de Guy Mollet, chef du gouvernement et de son garde des Sceaux, François Mitterrand, pour la première série d’exécutions. Après le départ de Guy Mollet, le 21 mai 1957, son successeur, Maurice Bourgès-Maunoury, se montrera encore plus zélé en matière d’exécution des nationalistes algériens.

C’est ainsi que l’année 1957 fut la plus terrible pour les détenus algériens (torture, condamnation à mort, exécutions…). Le conseil des ministres va officiellement demander au président de la République, René Coty, de refuser d’accorder la grâce des condamnés. Théoriquement, c’est à lui que revenait ce droit, mais le rôle du garde des Sceaux et ministre de la Justice, qui est aussi le vice-président du Conseil supérieur de la magistrature chargé d’examiner les dossiers de recours en grâce, était prépondérant.

Au total, 222 militants algériens ont été guillotinés pendant la guerre de Libération nationale. Cette pratique durera jusqu’à l’été 1959, date à laquelle 80 militants ont été exécutés par fusillade. Cette procédure est plus valorisante pour les moudjahidine, parce que, pour une fois, ces hommes étaient reconnus comme des combattants. Les exécutions capitales se poursuivront tout de même jusqu’à octobre 1960, puisque 7 Algériens seront fusillés de juillet 1959 à octobre 1960. A partir de cette date, les condamnés à mort seront transférés en métropole. Plus de 1 500 d’entre eux seront libérés à l’indépendance.

In Memoria

Les 40 guillotinés de l’année 1957 à Barberousse
– Fernand Iveton, 30 ans (né le 12 juin 1926, à Alger), guillotiné le 11 février 1957, à 5h10 du matin.
– Mohamed Lakhnèche, 25 ans (né en 1931, à Biskra), guillotiné le 11 février 1957, à 5h12 du matin.
– Mohamed Ouennouri, 31 ans (né en 1927, à Bejaïa), guillotiné le 11 février 1957, à 5h13 du matin.
– Mohamed Mazira, 25 ans (né en 1931, à Tizi Ouzou), guillotiné le 19 février 1957, à 4h55 du matin.
– Amar Ben Med Mammri, 38 ans (né en 1918, à Tizi Ouzou), guillotiné le 8 avril 1957, à 4h40 du matin.
– Saïd Ben Med Badouche, 36 ans (né le 9 février 1921, à Yaskiène T.O.), guillotiné le 8 avril 1957, à 4h45 du matin.
-Arezki Ben Saïd Louni, 32 ans (né le 26 août 1924, à Makouda T.O.), guillotiné le 8 avril 1957, à 4h46 du matin.
– Saïd Ben Bachir Aïzouz, 32 ans (né en 1924, à Tizi Ouzou), guillotiné le 23 mai 1957, à 3h du matin.
– Hamida Radi, 32 ans (né le 23 avril 1935, à Alger), guillotiné le 20 juin 1957, à 3h25 du matin.
– Mohand Belamine Med, 25 ans (né le 24 février 1932, à Yakourène), guillotiné le 20 juin 1957, à 3h25 du matin.
– Boualem Rahal, 19 ans (né le 30 décembre 1937, à Alger), guillotiné le 20 juin 1957, à 3h27 du matin.
– Saïd Ben Bey Touati, 28 ans (né le 14 décembre 1928, à Alger), guillotiné le 20 juin 1957, à 3h28 du matin.
– Mohamed Benalloula, 22 ans (né le 5 juin 1935, à Béjaïa), guillotiné le 22 juin 1957, à 3h15 du matin.
– Makhlouf Ferradji, 23 ans (né en 1933, à Palestro), guillotiné le 22 juin 1957, à 3h33 du matin.
– Abderazak Hahad, 28 ans (né le 26 décembre 1928, à Alger), guillotiné le 22 juin 1957, à 3h36 du matin.
– Djaffer Ben Abdelkader Labdi, 23 ans (né le 10 juin 1934, à Alger), guillotiné le 22 juin 1957, à 3h37 du matin.
– Mohamed Seghir Gacem, 27 ans (né le 28 février 1930, à Alger), guillotiné le 22 juin 1957, à 3h38 du matin.
– Boualem Hasni, 27 ans (né le 26 juillet 1936, à Boufarik), guillotiné le 25 juillet 1957, à 3h32 du matin.
– SNP Bidèche Ben Hamid, 26 ans (né en 1930, à Bou Saâda), guillotiné le 25 juillet 1957, à 3h49 du matin.
– Tayeb Ben Lakdari Laab, 27 ans (né le 13 janvier 1929, à Zéralda), guillotiné le 10 août 1957, à 3h19 du matin.
– Mohamed Sidi Ikhlef, 30 ans (né en 1927, à Blida), guillotiné le 10 août 1957, à 3h20 du matin.
– Ben Mekki Belaredj Med., 24 ans (né le 23 septembre 1932, à Sétif), guillotiné le 12 août 1957, à 3h12 du matin.
– Belkacem Ouziri, 27 ans (né en 1937, à Blida), guillotiné le 12 août 1957, à 3h13 du matin.
– Hacène Madani, 27 ans (né en 1930, à Aumale), guillotiné le 12 août 1957, à 3h14 du matin.
– Mohamed Ait Ali Oudalha, 27 ans (né en 1930, à Alger), guillotiné le 17 août 1957, à 3h30 du matin.
– Ben Bachir Aoussi Med., 34 ans (né en 1923, à Aïn Boucif), guillotiné le 7 septembre 1957, à 4h06 du matin.
– SNP Saïd Ben Belkacem, 33 ans (né en 1924, à Aïn Aïcha-Bou Saada), guillotiné le 7 septembre 1957, à 3h19 du matin.
– Abderrahmane Ben Ali Kab, 24 ans (né le 28 mars 1933, à Alger), guillotiné le 9 octobre 1957, à 3h24 du matin.
– Chafik Melzi dit Mazi, 28 ans (né le 24 mars 1929, à El Biar, Alger), guillotiné le 9 octobre 1957, à 3h26 du matin.
– Med Ben Abdelkader Bournane, 21 ans (né le 24 décembre 1935, à Alger), guillotiné le 9 octobre 1957, à 3h28 du matin.
– Bachir Ben Med. Lanes, 32 ans (né le 19 février 1925, à El Biar, Alger), guillotiné le 10 octobre 1957, à 3h11 du matin.
– Rabah Larabi dit Begonia, 32 ans (né le 16 février 1925, à Alger), guillotiné le 10 octobre 1957, à 3h13 du matin.
– Mohamed Barfouchi, 32 ans (né le 10 juin 1925, à Alger), guillotiné le 10 octobre 1957, à 3h15 du matin.
– Ahmed Sahel, 30 ans (né le 4 novembre 1927, à Foudouk), guillotiné le 12 novembre 1957, à 3h23 du matin.
– Mohamed Ben Ali Ferhat, 26 ans (né le 17 juin 1931, à Azzefoum T.-O.), guillotiné le 12 novembre 1957, à 3h25 du matin.
– Mohamed Ben Belkacem Boussadia, 27 ans (né le 9 mars 1930, à Kouba, Alger), guillotiné le 12 novembre 1957, à 3h28 du matin.
– Saïd Behloul, 36 ans (né en 1921, à Fort-National), guillotiné le 13 novembre 1957, à 3h16 du matin.
– Achour Cheblane, 28 ans (né le 16 mars 1926, à Fort-National), guillotiné le 13 novembre 1957, à 3h17 du matin.
– Maâmar Sahli, 28 ans (né le 21 mai 1934, à la Ferme, Chleff), guillotiné le 4 décembre 1957, à 3h13 du matin.
– Abdelkader Mekkaoui, 28 ans (né le 27 mai 1930, à la Ferme, Chlef), guillotiné le 4 décembre 1957, à 3h14 du matin.

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