DE L’ANTIQUE CIRTA A L’OPERA D’ALGER « CARMEN SUR SCENE »

Nous sommes à Constantine capitale de la culture arabe où s’est jouée l’Opéra Carmen en « son et lumière ». Inscrite par l’ONDA dans le programme, nous fûmes invités pour assister à l’orchestre symphonique du haut de l’antique Rocher qui domine le Rhumel. Quel cadre féerique qui nous fait voyager à Séville dans cette Andalousie arabe où sous un oranger telle Constantine la « Sévillane » par son style musicale venu de cette contrée, nous répande le parfum de ces jardins de jadis. 

La noirceur des cheveux, la blancheur des dents et le teint olivâtre suffisent pour certifier l’appartenance de ce peuple méditerranéen. Certains veulent se donner une généalogie « moresque »  que l’archéologue de « Carmen » s’interrogeant sur l’origine exacte de la séduisante Andalousie. De la marginalité à l’exclusion Carmen est-elle cette bohémienne ? Gitane elle est, gitane elle mourra. Son identité elle le montre car Carmen n’est pas  esclave de ses sens et son rire irrésistible est là et bafoue avec jubilation les lois qui régissent cette société.

 

 

JUBILATION DE CARMEN

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Elle tourne en dérision avec la même alacrité en choisissant le parti de la liberté de pensée et de mœurs et donc ce parti  de l’avenir. Et cette Espagne réelle que Prosper Mérimée nous fait découvrir en 1830 coïncidant avec la conquête de l’Algérie qu’Alexis de Tocqueville feint de ne pas peindre la réalité de la barbarie coloniale dans notre pays, lui qui s’est fait l’avocat de la démocratie aux Amériques.

Oui Mérimée est face à un véritable choc exotique, une véritable séduction de l’Andalousie où il découvre Séville « les gitans de Triana, Cordoue et les baigneuses à demi nues du Guadalquivir, Grenade où l’Alhambra, le Généralife et son cyprès sont encore hantés par les ombres des Abencérages et de leurs sultanes. 

UN MAESTRO NOMME AMINE KOUIDER

Nous retrouvons tous les éléments de l’Espagne romanesque de Carmen, de ces bohémiens irréductibles et réfractaires  à tout ordre, toute loi, toute foi autres que les leurs, soudés malgré les persécutions, malgré l’errance et la diaspora, en une communauté culturelle que sa seule résistance à toute assimilation rend par nature subversive aux yeux des autres ».

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Que ce soit Carmen ou  Don José, ils étaient des étrangers dans leur propre pays, et sont devenus l’emblème littéraire de l’histoire de cette Andalousie, dont Gorges Bizet nous a gratifiés de cette musique rutilante que l’Abbé Prévost racontant l’histoire d’un jeune homme promis à un bel avenir et qu’une jolie fille amorale mène à la déchéance.

C’est cette version lyrique et du charme indéniable de la musique de Bizet, que Carmen travaillant dans une manufacture de cigares a séduit un douanier et un contrebandier mise en scène dans une stratégie narrative où le brigadier Don José, fasciné par le galbe d’une jambe d’un bas de soie troué retrouve son amour. C’est dans cet univers magique qu’Amine Kouider a su dépeindre a subjugué le public qui suivait dans un silence religieux l’interprétation de Carmen.   

L’Orchestre philharmonique d’Alger, sous la direction du maestro Amine Kouider, nous a fait vivre un moment fort agréable, par une interprétation en prélude d’un m’ceder de la Nouba Zeidane « ya bahi Al Djamal joud Bilwafa » suivi  de Carmen du compositeur français Georges Bizet devant un auditoire connaisseur et d’ambassadeurs avec leurs familles, Amine Kouider a su montrer ses capacités dans l’orchestration à la fois d’extraits la Nouba Zeidane et de Carmen, joués avec brio par le duo Nathalie Espallier (mezzo soprano) et  Pablo Vegrilla(ténor).
Ce n’est pas la première fois que l’orchestre philharmonique d’Alger nous présente des symphonies à l’instar de Shahrazade de Rirnaky Korsakov et des compositions d’Iguerbouchen, ou encore des œuvres de Mozart, Beethoven, Tchaïkovski, Strauss, Chopin et tant d’autres grands noms de la musique.

La dernière prestation de l’orchestre philharmonique d’Alger, dont j’ai eu l’honneur  de parrainer en 2005 en tant que ministre de la communication, qui a eu pour cadre, successivement, l’Auditorium de la Radio et le Palais de la Culture, a replongé l’assistance dans l’Andalousie de l’Age d’or. Ce n’est point par hasard qu’Amine Kouider a exécuté comme prélude aux extraits de l’Opéra Carmen, la Nouba Zeidane dans un Darj «El Haoua Dhal Al Oussoud ; Aâtouf wa joud Bi Alladhi An châa Bahak» (L’amour qui humilie les lions ; Soyez cléments pour ceux qui ont créé votre beauté).

ZYRIAB INSPIRE  SAINT SAENS DANS LA DANSE AFFOLANTE

C’est dans l’Andalousie mondaine que cette nouba fut exécutée pour la première fois par Zyriab et qui inspirera Camille de Saint-Saens, dans sa Danse affolante. Dans ce jeu sémantique de symboles, et de signes, dont seule la prosodie arabe connaît les secrets, par ses métaphores impétueuses de brûlante frénésie, que l’Orchestre philharmonique d’Alger a su faire vibrer par accords interposés, découvrant jusqu’au cœur du partenaire, battant comme une muse au rythme d’une mélodie transcendantale.

Et pourtant, c’est de Carmen qu’il s’agira, après une heureuse transition vers l’Opéra, magistralement réussie par l’Orchestre philharmonique d’Alger.
Un orchestre dont la cinquantaine de musiciens a su merveilleusement traduire toutes les nuances de l’œuvre de Georges Bizet, ô combien critiquée en son temps par un public effarouché par sa hardiesse, rompant avec les canons d’alors, par la mise en scène d’une antithèse de l’hé

 

 

roïne bien pensante et le choix d’une fin tragique.

II aura fallu attendre les grands compositeurs Brahms et Wagner, pour que l’opéra Carmen soit réhabilité.
Une réhabilitation à titre posthume, alors bien que Bizet avait, dès ses dix-huit ans, bénéficié des faveurs d’un jury pour sa cantate Clovis et Clotilde et que sa musique fut consacrée par le prix de Rome pour le sérieux de son exécution. Bizet, auquel Berlioz prodigua les plus belles louanges dans sa chronique musicale du Journal des Débats. 

Car Bizet était de ces virtuoses admirés jusque par le grand Liszt, pour sa dextérité au piano. De la danse bohémienne aux grandes variations chromatiques, Bizet cherchant le succès et le prestige, épousera Geneviève Halevy, la fille de son maître, mais son incorporation dans la Garde nationale, au moment du siège de Paris, le fait penser à partir loin de ce qu’il affirme lui-même à sa belle-mère, être «la fureur des Blancs et des Rouges, où il n’y aura plus de place pour les honnêtes gens, où la musique n’aura plus rien à faire et qu’il faudra s’expatrier».

Mais, en fin de compte, Bizet adhérera au parti de l’ordre et de la peur, qui écrasa les Communards et rentre à Paris en 1871.
C’est là que Bizet tente de monter Djamileh d’après Namouna d’Alfred de Musset. Cet opéra dans lequel Bizet, remaniant son art musical, se rapproche de Verdi dans Ayda, peut répondre à un mode de partitions «orientalisantes».
Las ! On critiqua les «platitudes» de la composition de Djamileh, et Bizet de se reprendre pour s’investir dans l’opéra intitulé Patrie, qui en revanche, eut un beau succès, le souvenir de la guerre franco-prussienne et des autres guerres du Second Empire, pouvant expliquer cet engouement, que l’on retrouve dans l’œuvre de Prosper Mérimée et dans le personnage de Carmen.

 


          LA TRAME DE LA NOUVELLE CARMEN

C’est en s’inspirant de la trame de la nouvelle de Mérimée «Carmen», que Bizet, monte un opéra-comique sous le même titre. Carmen est cette gitane de Séville qui s’amourache d’un jeune officier, Don José, qui tombant sous son charme, en oublie sa promise fiancée Micaela. 

Voyez donc, tout près de la manufacture de tabac (inspirant une célèbre marque), José regardant la fleur de cassis lancée par Carmen, répliquant «Coupe-moi, brûle-moi, je ne te dirai rien! Je brave tout, le feu, le fer et le ciel même», s’ensuit un dialogue poignant où Carmen et Don José nous dévoilent le fatal dénouement.

           CARMEN JEUX DE JALOUSIE OU LA GLOIRE DE BIZET

Jeux de sentiments, rixes, duels et scènes de jalousie, feront que cette oeuvre de Bizet soit vue comme indécente par le public de son époque, mais elle sera réhabilitée pour devenir l’opéra le plus joué au monde et une source d’inspiration de nombreux films, dont les plus récentes adaptations de Carlos Saura en 1983 et de Francesco Rosi en 1984.
Devenu un véritable mythe, jusqu’à inspirer le monde de la publicité et de la consommation, Carmen fera la gloire de Georges Bizet.

Description de cette image, également commentée ci-après


25 octobre 1838 –3 juin 1875

Une gloire qui pour être posthume, imposera le compositeur à l’univers de la musique universelle.
Cet univers magique, tout en palettes musicales, qu’Amine Kouider a su dépeindre grâce à une partition lyrique dirigée avec une maestria telle que le public, subjugué, suivait dans un silence religieux l’interprétation de Carmen.
  

    NORDINE SAOUDI UN PASSIONNE  DE L’OPERA

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Mais la magie ne se dissipa pas aux dernières notes de l’Orchestre philharmonique d’Alger, car tombé sous le charme, le public en redemande. Nous en faisons les plaideurs, nous ne manquons pas de souffler au maestro l’idée de présenter à l’avenir Djamileh. Cet opéra qui porte le nom d’un illustre homme de lettres  en la personne de Boulem Bessaih nous fera retrouver cet univers oriental d’antan, à travers le savoir-faire de son gestionnaire et non moins maestro, Nordine Saoudi par son langage harmonique savoureux, qui nous emportera nous l’espérons dans l’universel en symbiose avec les plus belles mélodies et symphonies du monde.

Amine a su nous faire voyager, par sa verve mélodique, à Séville, qu’il nous fasse donc, encore une fois, succomber au charme de son tapis volant. C’est avec l’ouverture  dès 2018 de l’Opéra Boualem Bessaiah dont je garde de lui l’érudit et l’humilité d’un grand homme de culture, qu’un spectacle de haute facture a été présenté avec un prélude et l’entrée en scène de la mezzo soprano Gosha Kowalinska dans le rôle de Carmen et la pièce « Habanera » suivi du tunisien Amadi Lagha jouant Don José chantant avec les douze choristes « Séguedille ».

Le public aura découvert des voix superbes  de l’Institut national supérieur de musique tels Anissa Hadjarsi chantant « Micaela » et Adel Brahimun « Air de Toréador ».   Ce n’est donc qu’un au revoir, en attendant Djamileh. Et ces vers d’Ibn  Al Khatib(1313-1375) qui écrivait :

« La pluie, la douce pluie te soit propice, aimée

   Ô sol d’Al-Andalus où ses amants s’aimèrent !

   Nos amours de jadis, comme un rêve, ont sombré ;

   Qui nous vola sans bruit cet instant éphémère ?

  (*) Dr Boudjemâa HAICHOUR

              Chercheur Universitaire-Ancien ministre

 

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