Entretien : Abba Hussein, président de la commission des droits de l’Homme de la RASD : « De Mistoura a été choqué par la gravité de nos révélations ! »

Entretien

Abba Hussein, président de la commission des droits de l’Homme de la RASD : « De Mistoura a été choqué par la gravité de nos révélations ! »

Abba Hussein, en sa qualité de président de la commission sahraouie des droits de l’Homme, fait partie de la délégation qui a eu l’heur de s’entretenir, plus de deux heures durant, avec Staffan de Mistura, envoyé personnel du SG de l’ONU pour le Sahara Occidental. Il révèle que ce dernier est carrément tombé des nues en prenant connaissance des exactions horribles de l’occupant marocain commis contre le peuple sahraoui. La délicatesse de sa mission, dans laquelle des poids lourds se sont déjà cassés les dents comme Kohler et Baker, ne réside pas tant dans le fait que le conflit armé a repris dans la région, mais plutôt parce que la jeunesse sahraouie, excédée par les fausses et hypocrites promesses de l’ONU,  a décidé de se débarrasser de son actuelle direction politique si d’aventure celle-ci devait s’en contenter. Entretien à bâtons rompus et sans tabous. A lire et à faire lire absolument…

 Entretien réalisé par Mohamed Abdoun

La Patrie News : où en est la situation des droits de l’Homme dans les territoires occupés, et même dans les camps de réfugiés où, à en croire la propagande marocaine, les Sahraouis seraient « retenus en otages ?

   Abba Hussein : On peut disserter pendant des heures sur le sujet après 45 ans de colonisation marocaine. Le Maroc s’est livré à toutes les exactions qualifiées de crimes de guerre. Il s’agit de bombardements de populations civiles à l’aide de munitions interdites par les conventions internationales, les détentions politiques, les assignations à résidence, les viols, les éliminations physiques, les tortures, les tribunaux iniques tant civils que militaires, la fermeture des territoires occupés  la face des médias observateurs de l’ONU et militants des ONG… ces territoires ne bénéficient d’aucun  mécanisme idoine relatif à la surveillance et au respect des droits de l’Homme. Les détenus politiques, à commencer par ceux de Gdeim Izik, contre lesquels ont été rendus des verdicts illégaux et particulièrement sévères, ne peuvent même pas voir leurs proches à cause de l’éloignement volontaire des lieux d’emprisonnement de ces détenus, dont certains sont condamnés à la perpétuité. Il ya aussi les tortures morales et physiques, ainsi que le placement des détenus politiques avec des criminels de droit commun. La liste reste encore longue, comme la répression sauvage des manifestations pacifiques. L’exemple vivant réside dans ce que subit la militante pacifique Soltana Kheya. Ce régime empêche tout témoin d’accéder à ses lieux d’exaction et de documenter ces derniers. D’où le refus systématique du Maroc de donner suite aux nombreuses demandes internationales d’étendre les prérogatives de la MINURSO aux droits de l’Homme. Ajouter à cela le fait que le régime du Makhzen tente de faire commerce de plusieurs accusations contre le front Polisario, qui contrôle les camps de réfugiés. Les accusations du Maroc sont d’autant plus bancales que c’est lui qui est formellement impliqué dans de nombreux crimes transnationaux, comme le trafic de drogue, et même le terrorisme transnational. Cette risible propagande du Makhzen n’a pas de sens. D’abord, parce que les camps de réfugiés sont ouverts à tous, à commencer par les observateurs internationaux, sans oublier la présence permanente de plusieurs organisations dont la crédibilité ne fait de doute pour personne. D’ailleurs, je mets au défi le régime marocain d’apporter la plus infime preuve sur de supposées atteintes aux droits de l’Home dans les camps de réfugiés. Nous continuons d’appeler a communauté internationale  permettre la mise en place de ce mécanisme dans les territoires occupés, ce que refuse obstinément le Maroc, non sans la complicité et l’aide la France, membre permanent du conseil de sécurité. La MINURSO est la seule mission onusienne dont les prérogatives sont soustraites au respect des droits de l’Homme. Ce fait anecdotique suscite notre étonnement. Et notre indignation aussi. La commission internationale de la croix rouge n’a fait aucun effort pour rendre visite aux détenus politiques sahraouis alors qu’elle tarabustait le Polisario pendant son conflit armé, quand il détenait plus de 3000 prisonniers de guerre marocains. Elle n’a pas non plus rendu visite à Soltana Kheya en dépit de nos nombreuses saisines officielles. Je rappelle au Passage que le Polisario est signataire des accords de Genève depuis 2015.

 Le sujet de l’heure a trait à la tournée de Staffan de Mistura dans la région. Est-ce que le sujet de l’élargissement des prérogatives de la Minurso avec lui a été abordé, de même que l’ouverture des territoires occupés aux missions onusiennes et internationales ?

J’ai en effet pu rencontrer monsieur Staffan de Mistura dimanche passé, à l’occasion de sa visite dans les camps de réfugiés. Le débat a achoppé sur plusieurs sujets concernant les droits de l’Homme et des peuples. Nous avons mis en avant le siège médiatique et sécuritaire dont font l’objet les territoires occupés, la répression des manifestations pacifiques, l’agression culturelle dont nous faisons l’objet pour tenter d’étouffer notre identité, à défaut de l’effacer totalement. A cela s’ajoute le pillage systématique et programmé de nos ressources naturelles. Ces préoccupations ont été présentées sous formes de documents écrits, photos et vidéos, renforcés par bon nombre de rapports émanant d’organisations internationales indépendantes. Il s’agit entre autre d’Amnesty Internationale et Human Rights Watch, Front Line Defender, en sus du rapport daté de 2006 de la haute délégation des Nations-Unies  établi à la suite de sa visite dans les territoires occupés. Ce rapport avait d’ailleurs fait l’objet de plusieurs séances de débat au niveau du conseil des droits de l’Homme de Genève. Nous lui avons rappelé que le plus clair de ces dépassements est lié au refus opposé au peuple sahraoui de décider librement et souverainement de son destin via la voie référendaire. Il en a pris bonne note, et nous a même demandé une copie de notre rapport et des nombreux documents que nous avions mis en avant. Le sentiment que nous avons eu, c’est que de Mistura a été étonné, pour ne pas dire choqué par l’ampleur de ces exactions et dépassements.

Il ne savait pas que la situation était aussi grave…

Exactement. Etait présent avec moi le président de l’association des détenus et disparus sahraouis. En l’entendant évoquer les charniers et les disparitions forcées nous avons vu à sa réaction qu’il était choqué par ces horribles vérités. Le génocide programmé dont nous sommes victimes se déroule sans condamnation internationale. En prenant connaissance il a promis de transmettre ces faits gravissimes aux instances concernées, à commencer par la haute commission des droits de l’Homme de Genève. J’ai rétorqué que nous participons régulièrement aux travaux de cette haute instance, et que nous avons également transmis ces donnés à sa présidente Michelle Bachelet. Nous avons d’ailleurs protesté contre elle parce qu’elle ne s’est pas donné la peine de consacrer au peuple sahraoui même pas une seule ligne dans son rapport annuel. Nous l’avons forcée à s’expliquer lors d’un débat avec les représentants de la société civile. Elle a avoué que le Maroc a refusé de collaborer avec la haute instance qu’elle préside. Sic ! Il va sans dire que nous avons attiré l’attention de de Mistura qu’il n’est pas le premier envoyé personnel dans la région, et qu’il ya eu avant lui des poids lourds la diplomatie à l’image de Baker, Ross et Kohler. Très sincèrement, notre première exigence a été qu’il doit impérativement se rendre dans les territoires occupés. Il est tenu de se rendre compte de la situation des droits de l’Homme dans ce territoire non-autonome.  Le second point évoqué est qu’il est indispensable de rétablir la confiance entre les instances internationales et la jeunesse sahraouie. Cette dernière a perdu confiance en l’ONU, qui gère les conflits au lieu de les régler. Le retour de cette confiance, pour nous, passe impérativement par la libération immédiate et inconditionnelle de tous les détenus politiques sahraouis. Mais aussi se rendre au chevet des Sahraouis qui subissent le joug colonial, à commencer par la famille de Soltana Kheya, qu’il faut protéger et seconder en extrême urgence. Il faut ouvrir ces territoires aux médias et aux observateurs, tout en mettant en place un mécanisme international indépendant en charge du respect et de a surveillance des droits de l’Homme. Faute de quoi, cette mission ultime sera un échec total. Nous l’avons rendu responsable de cette mission et des requêtes en sa qualité d’intermédiaire entre nous et le secrétaire général de l’ONU. Nous avons soumis à de Mistura pas moins de 444 cas de dûment documentés de disparitions forcées avec les réponses contradictoires du Maroc concernant chacun de ces cas. Le troisième dossier soulevé avec de Mistura a concerné le ciblage dans les territoires libérés des civils sahraouis, et même mauritaniens et algériens, par les drones tueurs marocains. A cela s’aoute la destruction des puits et points d’eau pour rendre impossible la vie aux Sahraouis. L’objectif immonde de ces attaques est de couper cette voie commerciale importante entre l’Algérie, la Mauritanie et toute l’Afrique de l’ouest. Ce faisant, le Maroc s’adonne à son commerce illégal, ainsi qu’à celui de la drogue via la zone tampon d’El Guergurat. Dans la lancée, nous avons évoqué l’interdiction de la tente sahraouie depuis l’affaire de Gdeim Izik, celle des noms sahraouis ainsi que, la falsification de l’histoire et des manuels scolaire, et même des colonisations de peuplement, assimilables à un crime contre l’humanité. Enfin, nous avons soulevé la question du pillage de nos ressources naturelles, et l’ensembles des décisions de justice condamnant le Maroc, dont celui de la cour de justice européenne daté du mois de septembre passé. A la fin, il a reconnu que ce dossier était particulièrement épineux. En réponse, nous avons mis en avant notre volonté permanente de collaborer et de garder le contact. Cette première visite est qualifiée d’exploratrice. Aucune proposition n’a donc été soumise par de Mistura  notre délégation.

Le Maroc se montre inflexible comme on l’a vu dans le dernier discours de Mohamed VI sur sa marche verte. Qu’attendez-vous encore de l’ONU ?

Notre position a été clairement exprimée. Le front Polisario a multiplié les concessions durant ces trente dernières années sans rien recevoir en échange. En outre, c’est le Maroc qui a réduit à néant l’accord de cessez-le-feu de 1991. Nous avons aussi testé les négociations dénuées d’un calendrier précis. Dans le même temps, le seul accord qui existe est celui conclu entre l’ONU et l’OUA. Celui-ci porte sur une solution médiane, à savoir un référendum avec toutes les options possibles que sont l’indépendance, l’intégration et l’autonomie. Le Maroc, aidé de ses alliés, veut imposer son plan d’autonomie. Il est catégoriquement rejeté par nous. A présent, nous sommes prêts à négocier l’indépendance suivant un CALENDRIER PRECIS. La société civile sahraouie dans toute sa composante, à commencer par sa jeunesse, est allée jusqu’à dire à de Mistura que même dans le cas où notre direction politique acceptait n autre cessez-le-feu sans ces conditions, nous irions jusqu’à lui retirer notre confiance et élire de nouveaux chefs. Aucun retour à la paix n’est possible sans l’obtention de notre objectif ultime, à savoir notre indépendance. Il nous faut tirer les leçons idoines des expériences du passé. Alors, nous disons tout bonnement « 30 ans barakat ! ». Il n’y a pas de retour en arrière possible. Notre lutte armée se poursuivra inéluctablement jusqu’à la victoire finale. Cette tendance lourde a été clairement et unanimement exprimée lors du dernier congrès du front Polisario. Après la décision du président Ghali de riposter à l’agression marocaine contre El Guerguerat, même nos écoles militaires ont été débordées et se sont montrées incapables d’accueillir le nombre impressionnant de jeunes sahraouis voulant s’enrôler, prendre les armes et défendre leur patrie. Cette guerre qui nous est imposée est un choix sans appel. Les leçons de l’histoire, à commencer par celle de l’Algérie, sont claires et sans appel. Nous sommes prêts à accepter tous les sacrifices possibles pour arracher notre indépendance. Nous faisons cela pour nos enfants, et pour les générations futures. C’est notre choix, et c’est notre destin à la fois. Voilà !

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