Entretien avec Karine Keller de Schleitheim, auteur de L’enfant soldat de Palestro

Entretien avec Karine Keller de Schleitheim, auteur de L’enfant soldat de Palestro

Karine Keller de Schleitheim est née le 13 août 1973 à Bordeaux. Elle est la fille de Maxime Keller, l’enfant soldat de Palestro. Après avoir enseigné en tant que professeur, elle se passionne pour l’histoire, la philosophie, mais aussi la poésie, ainsi que d’autres formes d’art, puis se consacre à l’écriture. Dans son dernier livre, qui relate l’histoire peu commune et émouvante de son père, elle veut montrer comment des liens invisibles et sacrés relient l’homme à sa patrie. Karine Keller résume son ouvrage de la façon suivante : il constitue en quelque sorte un condensé de la guerre d’Algérie et, relatant un événement marquant de cette guerre, l’embuscade de Palestro (le 18 mai 1956, ndlr), il dénonce l’ampleur de son horreur. Dans ce drame – est-ce plutôt une tragédie ? – qui se joue, l’homme devient le jouet de puissances qui le dépassent. Cette pièce, relevant d’un «théâtre de Barbarie», traite de l’injustice de la colonisation, de la perte de l’identité du peuple algérien, du pouvoir aveugle de l’oppresseur sur l’opprimé, de la guerre juste d’un pays qui n’aspire qu’à se libérer de ses chaînes, afin de retrouver son Indépendance, de la souffrance des hommes, et, malgré tout, de la foi inaltérable de certains. Mais un thème retiendra plus particulièrement l’attention – il donne d’ailleurs son titre à cette pièce –, c’est celui de l’enfance livrée au chaos, car ce livre raconte une histoire véridique, celle de Maxime, qui deviendra, pendant ce conflit franco-algérien, la mascotte du CPA 40/541, véritable enfant caché de la base aérienne 146 de la base de Réghaïa. Cette histoire s’inspire d’un fait vécu, un petit garçon, officiellement d’une ethnie inconnue, fut retrouvé par les parachutistes du futur CPA 40/541, après une opération de maintien de l’ordre à Palestro, à la suite de l’embuscade du 18 mai 1956. Il a intégré le commando, dont il est devenu la mascotte, sous la protection du général de Maricourt. Il a grandi au milieu des troupes, des avions, des hélicoptères, des jeeps et des blindés, suivant même les paras en mission. Les archives militaires de Vincennes relatent son histoire incroyable. Tout le livre n’a été écrit que pour cet enfant trouvé, qui tombe du ciel, comme un parachutiste, au milieu du conflit franco-algérien, dont l’histoire du petit village de Palestro cristallise à elle seule tous les enjeux.

Mémoria : Votre livre L’enfant soldat de Palestro est une histoire véridique survenue durant la guerre d›Algérie. Pouvez-vous nous éclairer davantage à ce sujet ?

Karine Keller de Schleitheim : Cette histoire est celle de mon père, qui est d›ailleurs toujours vivant. Selon la version officielle, il a été retrouvé dans un hameau (douar, ndlr), vers le milieu de l’année 1956, allongé sur le corps de son père mort et c›était le seul survivant de ce hameau, qui a été rasé par l›armée française. C›est seulement récemment que nous avons su que les faits s›étaient déroulés à Palestro, grâce au témoignage d’un soldat français présent sur les lieux à cette époque, au cours de laquelle l’armée avait tous les pouvoirs et c’est par des mensonges et le silence que les militaires, aujourd’hui encore, se défendent. Les commandos parachutistes de l’air n’étaient que de vulgaires aventuriers qui se croyaient tout permis. L’armée a toujours caché à mon père ses origines et si j’ai écrit ce livre c’est pour que l’on prenne connaissance des agissements de cette armée durant la guerre d’Algérie, mais également pour tenter d’en savoir davantage en portant cette histoire sur la place publique, d’où ce livre…

Mémoria : Pourquoi ce mutisme de l’Etat français sur un cas aussi sensible que celui de l’enfance maltraitée au cours de la guerre ?

Karine Keller de Schleitheim : L’armée française est restée sourde à toutes nos demandes d’éclaircissements. Mes parents auront passé plus de quarante années de leur vie à chercher des réponses à leurs questions. Internet nous a permis d’avoir accès à beaucoup de données, mais les recherches continuent. Ceux qui n’ont pas été touchés par cette guerre ne peuvent pas comprendre. Mais pour ceux qui ont perdu de la famille, il est impossible d’oublier et c’est même un devoir de faire la lumière ce qui s’est réellement passé durant cette guerre, ne serait-ce que pour honorer les morts. Nous menons donc le même combat contre l’oubli, car c’est tout bonnement impossible d’oublier. Depuis qu’il a commencé à comprendre, mon père ne cesse de penser à ses parents qu’il a perdus.

Mémoria : Comment votre père s’est-il retrouvé avec une identité qui n’a aucun lien avec ses origines, sa religion et sa culture originelles ?

Karine Keller de Schleitheim : Sur son état civil, mon père a été inscrit sous l’identité Maxime Keller de Schleitheim, né le 18 décembre 1951 à Alger. Le 1er octobre 1959, il est pupille de la nation, sous le nom de Maxime-Charles. Curieusement, le 25 octobre 1959, il est baptisé sous le nom de Maxime Keller de Schleitheim. Il a été adopté par Yvonne Keller de Schleitheim, l’assistante sociale de la base de Réghaïa, après le jugement d’adoption daté officiellement du 28 décembre 1959. En 1962, il est emmené en France avec sa mère adoptive, militaire, mais il sera pour elle encombrant. Elle était d’origine pied-noir, et, une fois en métropole, c’est comme si elle lui en voulait de la perte de l’Algérie. Mon père fera des études de restauration puis dérochera un diplôme de cuisinier. Puis, très jeune, il se marie et aura deux enfants. Il fera ensuite des études de commerce, mais il aura un grave accident de travail qui mettra un terme à sa carrière. Il s’installe dans la région bordelaise. Nous n’avons pas épargné notre peine pour trouver la vérité et je ne comprends pas l’attitude de l’Armée française qui fait de la rétention d’informations et qui donne l’impression de se battre contre un moulin à vent.

Mémoria : Pensez-vous que votre père est originaire de l’un des hameaux ciblés par les soldats français, dont un a été complètement rasé, en l’occurrence Ouled Djerrah ? Le nom de ce village martyr est souvent cité dans les écrits historiques et de presse…

Karine Keller de Schleitheim : Oui, c’est vrai, j’ai pensé à Ouled Djerrah… Ce hameau faisait-il partie de Palestro ? Je ne sais pas. Mon père m’a dit que s’il n’y a qu’un village qui a été rasé, alors ce ne peut être que celui-là, sans nul doute. J’avais également fait quelques recherches pour essayer de comprendre et elles m’avaient également toutes menée vers Ouled Djerrah.

Mémoria : Vous et votre père êtes-vous déjà venus à Palestro après 1962 ?
 
Karine Keller de Schleitheim : Non jamais. Nous n’avons jamais eu mention de cet endroit avant l’année dernière comme étant la région supposée de mon père dans ce que nous avons pu consulter ; le lieu a sciemment été omis, car il y a vraiment une volonté de cacher les faits. Mais mon père espère toujours retrouver de la famille du côté de Palestro. Je ne comprends pas pourquoi, après si longtemps, l’Etat français reste muet sur ce sujet ! Que craignent les autorités françaises ? Et aujourd’hui encore, les anciens commandos parachutistes ne veulent pas parler. Franchement, je ne comprends pas pourquoi ils ont séquestré un enfant au point d’en faire leur mascotte qu’ils ont appelé Maxime, allusion au code d’indicatif du commando.

Mémoria : Par quel miracle votre père a-t-il échappé au massacre, car il est le seul survivant du hameau ?

Karine Keller de Schleitheim : En 2011, nous avons rencontré, en France, un soldat qui était présent sur les lieux du massacre. Il nous apprendra qu’un militaire a voulu tuer mon père, mais un autre l’en a empêché, alors ils en sont venus aux mains, car le laisser en vie ne faisait pas l’unanimité. Je suppose qu’ils étaient même décidés à ne laisser aucun blessé derrière eux. Quoi qu’il en soit, normalement, les morts sont fouillés et les soldats ont dû sans doute relever leur identité. Mon père m’a appris qu’il se souvient certainement avoir eu un frère jumeau. Il en est sûr et certain. Le soldat qui a parlé au sujet de cette histoire dit que le père de Maxime, c’est-à dire mon grand-père, se prénommait Ali. Cela est très émouvant… Mais ces quelques indices relanceront peut-être les recherches, je suis optimiste et j’espère trouver une piste. C’est le but assigné à mon livre…

Mémoria : Un dernier mot…

Karine Keller de Schleitheim : Je vous remercie de m’avoir offert cette opportunité de m’exprimer en Algérie, peut-être que des échos parviendront au cœur même de la région où est né mon père. C’est important de faire toute la lumière sur le passé et je garde l’espoir d’y parvenir.

In Memoria

 

 

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