Entretien exclusif/ Claude Mangin, victime de Pegasus, réagit pour la première fois : « Les téléphones de beaucoup de mes contacts ont dû être infectés !»

Entretien exclusif/ Claude Mangin, victime de Pegasus, réagit pour la première fois : « Les téléphones de beaucoup de mes contacts ont dû être infectés !»

Propos recueillis par Mohamed Abdoun

Directement visée par le logiciel espion maroco-sioniste, Pegasus, de même que l’avocat de son mari Naâma Asfari, ainsi que le maire de sa commune, Vitry-sur-Seine, Claude Mangin, injoignable durant plusieurs jours pour des raisons personnelles qu’il n’est pas nécessaire d’expliciter ici, a réagi en exclusivité pour La Patrie News en répondant brièvement à nos questions en attendant de revenir sur le sujet plus longuement.

Très secouée par cette annonce, mais plus forte et plus déterminée que jamais, elle nous raconte brièvement comment a été découverte l’» infection « de son smartphone et que celui-ci a dû lui être confisquée pour analyses plus poussées à Berlin, tant le virus maroco-sioniste y était profondément tapis.

La Patrie News : Comment réagissez-vous au fait que vous étiez ciblée, ne serait-ce qu’indirectement par le logiciel espion Pegasus ?

Claude Mangin : J’ai été contactée par Elodie Guegen,  journaliste à Radio France Investigation.

Elle  avait eu mon contact par Me Joseph Breham du Cabinet Ancile qui est mon avocat, celui de l’ACAT-Action des Chrétiens pour l’Abolition de la Torture et de le peine de mort et celui  de mon mari Naâma Asfari, militant sahraoui pour l’indépendance du Sahara occidental.

Celui-ci a été condamné à 30 ans de prison (ses compagnons à des peines allant de 20 ans à perpétuité).

Il  est incarcéré au Maroc depuis plus de 10 ans, suite au démantèlement par la force par l’armée marocaine du Campement de Gdeim Izik , le «Campement de la dignité et de la liberté» érigé à partir du 15 octobre 2010  dans la banlieue de Laayoune au Sahara occidental le 8 novembre 2010.

Ce sont environ 20 000 civils, hommes,  femmes,  enfants,  en famille qui se sont rassemblés pacifiquement pour réclamer leurs droits économiques et sociaux face aux discriminations dont ils sont l’objet par les autorités marocaines d’occupation depuis l’invasion marocaine du SO en 1975 au départ de l’Espagne, pays colonisateur du Rio de Oro,  depuis la Conférence de Berlin de 1885 où cette partie de la Côte Ouest de l’Afrique du Nord lui a été  attribuée en partage.

Durant un mois, ils ont vécu la vie des nomades de l’époque, encerclés par des milliers de soldats.

En novembre 2016, le Cabinet Ancile et l’ACAT ont réussi à faire condamner le Maroc par le CAT- Comité contre la Torture de l’ONU à Genève pour fait de torture sur mon mari , seule et unique fois de l’histoire où le Maroc a été condamné.

C’est pourquoi nous sommes ciblés et subissons la violence coloniale du Maroc.

Nous ne nous connaissions pas Elodie et moi. Elle m’a fait ranger mon téléphone et le sien dans l’autre pièce. Je lui ai raconté mon histoire, celle de mon mari et de son peuple et la résistance que nous menons pour dénoncer les exactions que tout un peuple subit au SO, loin de tous les regards, cette région étant interdite à tout étranger venu voir la population sahraouie.

J’ai raconté combien nous soutenons  à Tindouf, le gouvernement de la  RASD- République Arabe Sahraouie en exil fondée le 27 février 1976 et toute la population réfugiée qui y survit depuis 1975 et tout ce que nous faisons pour obtenir la libération de tous les prisonniers politiques en prison suite à des procès illégitimes dénoncés par toutes les grandes ONG des droits de l’homme et tous les Rapporteurs spéciaux du Conseil des droits de l’homme à Genève.

Le régime  marocain agit en toute impunité, protégé qu’il est en France par sa bonne réputation forgée de toute pièce par une élite inféodée au Maroc et travaillée par un lobbiyng marocain très actif dont nous sommes les victimes dans un silence assourdissant .

Elodie m’a expliqué de façon assez allusive ce que Radio France était en train de faire et m’a proposé de tester mon I-phone dont on pouvait craindre qu’il n’ait été infecté comme l’avait été celui d’Omar Radi par le virus israélien  Pegasus.

J’étais assez éberluée et incrédule mais j’ai l’habitude de faire confiance  et d’ailleurs, comment faire autrement ?

On a besoin du 4° pouvoir devant la lâcheté du pouvoir politique que j’ai vécue personnellement lors de ma grève de la faim de 30 jours observée à la Mairie d’Ivry au printemps 2018 pour obtenir mon droit de visite à mon mari. Et pour une fois, c’était des journalistes qui venaient me chercher et pas moi qui tentait  désespérément de les intéresser à cette question taboue, qui soit disant n’intéresse personne donc on n’en parle pas et réciproquement.

Je suis donc allée dans les locaux de Radio France où nous avons téléchargé tout ce qui était sur mon I-phone et donc aussi tout ce qui est sur mon Mac puisque tout est connecté.

Tout a été transmis à l’ingénieur en charge d’Amnesty International à Berlin. Elodie m’a alors dit qu’on aurait des nouvelles dans quelques jours.

Or, l’après midi même, Elodie revenait chez moi pour me dire que c’était si grave qu’on me demandait la permission d’envoyer mon I-phone par la poste à Berlin et que la Radio me prêtait un I-Phone tout neuf sur lequel on a transféré le contenu de mon I-phone pour que je puisse continuer à vivre et à militer !Tout cela devant rester confidentiel. Je ne devais en parler à personne et être prudente désormais.

Pour moi ce n’était pas si évident. Car depuis mon mariage avec Naâma il y a 18 ans, j’ai  l’habitude de militer en toute transparence, de ne pas me censurer étant donné que je n’ai rien à perdre.

Mon mari, sa famille et son peuple ont tout perdu en 1975  et donc leur combat de chaque instant et partout a pour but de gagner leur Etat  et la Liberté, c’est à dire tout ce que moi j’ai reçu en héritage en me donnant la peine de naître.

Comment vivre et supporter cette sensation d’être constamment épiée ?

Chaque fois que je suis allée au Maroc et au Sahara occidental depuis la première fois en 2003, je suis constamment espionnée par deux ou trois, jusqu’à des dizaines de personnes en civils, à pied, en vélo, en moto, en taxi, en voiture de toutes catégories selon le grade des personnes  qui me surveillent partout où je suis,  qui que ce soit que je rencontre autour de leurs  maisons et autour des maisons de ma belle famille. C’est une punition collective.

En France, toujours on me dit : « Tu dois être sur écoute». Oui et alors ? Faut-il s’arrêter de parler ? de militer ?

C’est tout un peuple qui subit cela.  C’est ce que je subis depuis que je milite avec les Sahraouis,  depuis mon mariage et depuis la condamnation du Maroc par le CAT.

J’ai été expulsée 5 fois du Maroc chaque fois à ma descente d’avion. Depuis juillet  2016, c’est à dire en 5 ans,  je n’ai vu mon mari qu’une seule fois dans sa prison.

J’ai été interdite de parole dans l’Eglise du Temple neuf à Strasbourg le  samedi 2 décembre 2018.

J’avais été invitée par l’équipe de l’Acat-Alsace pour présenter en soirée le film «Dis-leur que j’existe -une histoire sahraouie» de Manue Mosset qui relate le combat  de mon mari et de ses compagnons depuis Gdeim Izik et notre quête de justice. Je me suis déplacée dans des dizaines de villes en France et à l’étranger comme en Allemagne, en Suisse et jusqu’à Tokyo.

Ce soir-là, c’est un commando de 4 jeunes coiffés de casquettes rouges, couleur du drapeau marocain avec l’étoile verte, encadrés par un plus âgé qui s’est mis à hurler à la fin de la projection en m’insultant.

On a dû couper le micro et la soirée s’est terminée en queue de poisson. Au moins l’assistance d’une centaine de personnes à vu les méthodes. Le problème, c’est que la police ne prend pas nos plaintes dans ces circonstances au nom de la liberté de parole.

Mieux, j’ai appris que le lendemain matin, un dimanche,  le Consulat du Maroc a téléphoné à l’Evêché pour se plaindre que je disais du mal du Maroc dans une église et dans une abbaye (l’après-midi du samedi, j’y étais intervenue pour le 70e anniversaire de la signature de la Convention des droits de l’homme!)

Le 12 mai 2021, paraissait dans le journal en ligne du Makhzen le 360.ma, que j’appelle la presse de caniveau dont j’ai déjà eu les honneurs plusieurs fois mais toujours quand j’étais au Maroc.

Cette fois,  il  m’attaquait en France et même à Ivry,  ma ville de résidence, où était dévoilée, ma solidarité avec  une famille hispano sahraouie que je soutiens dans son insertion dans la ville d’Ivry. j’étais assez écœurée mais dans sa grande sagesse, mon mari m’a dit deux choses:»  tu dois être fière « et « ils ne t’attaqueraient pas si tu ne les gênais pas». Dont acte !

Puis il y a eu l’intrusion, lors de la réunion du Conseil municipal d’Ivry le 30 juin 2021, assemblée souveraine qui a dû se dérouler à huis clos sous protection policière, du jamais vu!  Mon nom et ce lui de mon mari, ont été abondamment cités par les nervis envoyés devant le Conseil.

 C’était  avant, toute cette affaire mais tout est lié….

J’ai consulté les dates des connexions sur mon i-phone, c’est à approfondir.  C’est toujours quand nous  préparons des actions importantes avec d’autres militants français, européens et sahraouis, ici en France, en Europe, dans les TO ou à Tindouf.

Mais finalement, les services marocains ne font qu’être en réaction à ce que nous entreprenons avec nos faibles moyens,  nous avons toujours l’initiative et l’effet dissuasif recherché n’a jamais marché. Car nous faisons cela par conviction,  eux le font pour de  l’argent et pour le pouvoir.

Ils ne réussiront pas à nous faire peur ni eux ni leurs complices en France, en Europe et à l’ONU. Cette opération Pégasus serait-elle le début de la fin ? Elodie Guegen en est persuadée, nous verrons ….

Le problème c’est que beaucoup de dirigeants de part et d’autre de la Méditerranée ne se tiennent pas la barbichette.

Ils ont tellement de dossiers les uns sur les autres …Ca va négocier dur pour savoir ce qui va fuiter ou pas !

Bien sûr, nous  déposons  une saisine devant le CAT auprès du rapporteur spécial pour les représailles et devant les tribunaux français.

Les i-phone de Philipe Bouyssou,  maire d’Ivry,  de Me  Joseph Breham  et de Oubi Bouchraya, Représentant du Polisario en Europe et auprès du PE ont tous été infectés dans la même affaire.

Les téléphones  de beaucoup d’autres amis ont dû être infectés mais on ne pourra pas le savoir on ne peut pas analyser les téléphones de tous mes correspondants. la question est qu’est-ce que je fais maintenant avec mon I-phone? Je peux le réinitialiser mais je perds toutes mes données ?  Alors la question est posée pour tout un chacun.

 Mohamed Abdoun

 

 

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