Entretien – Pr Zoubir Sari, SG Adjoint de la société savante de télémédecine : Les soins à distance via internet ne doivent pas échoir aux réseaux sociaux »

Entretien

Pr Zoubir Sari, SG Adjoint de la société savante de télémédecine : Les soins à distance via internet ne doivent pas écho réseaux sociaux »

 

La télémédecine est désormais un choix et une orientation inéluctables. La démocratisation de l’internet mobile, avec un débit de plus en plus rapide et un coût accessible à  tous. Alors, bientôt un médecin pourra nous ausculter à distance, établir son diagnostic et délivrer une ordonnance ? Nous ne nageons pas en pleine science fiction. Cela se fait déjà dans certains pays. Pr Sari, qui a été visionnaire en lançant sa société savante dès 2015, fait avec nous le point sur ce sujet nouveau, et carrément révolutionnaire. L’Algérie, même si elle traine quelque peu la patte, y arrive elle aussi puisque les TIC prennent une place considérable dans le projet de relance et de rénovation du système de santé algérien. Celui-ci, selon notre interlocuteur, vit une crise de croissance, mais est bel et bien sur la bonne voie. En attendant, les risques de dérives ne sont guère exclus. Le diktat des réseaux sociaux et leur hégémonie risque en effet de transférer vers eux cette spécialité médicale à part entière, qui ne doit donc pas tomber entre des mains profanes et/ou inexpérimentées…

 

Entretien réalisé par Mohamed Abdoun

La Patrie News : Qu’est-ce que la télémédecine, quels en sont les avantages, et qu’est-ce qui distingue cette discipline nouvelle de la médecine classique ?

Zoubir Sari : Tout d’abord.  Qu’est-ce que la TLMD ? La TÉLÉMÉDECINE(TLMD) est une composante de l’e-santé. L’e-santé représente les services du numérique au service de la santé de la personne c’est-à-dire de son bien-être physique, psychique et social (OMS). Le numérique désigne les nouvelles technologies de l’information et de la communication (TIC).

Ce mode numérisé  d’exercice de la médecine propulsé par  les TIC au cours de ces 20 dernières années utilise l’Internet, les réseaux sans fil, les téléphones portables et d’autres canaux de communication ou médias pour fournir à distance des prestations médicales dans des situations où le médecin et le patient (ou deux médecins) ne se trouvent pas physiquement au même endroit. La TLMD  nécessite la transmission en toute sécurité de données et d’information médicales par le texte, le son, l’image ou d’autres moyens rendus nécessaires pour assurer la prévention et le diagnostic ainsi que le traitement et le suivi des patients. Comme la médecine conventionnelle, la TLMD est régie par les règles professionnelles d’éthique et de déontologie pour être pratiquée en toute sécurité pour les patients. Pour cela, elle doit être réglementée sur des bases juridiques spécifiques car la responsabilité médicale de tous les intervenants dans l’acte de télémédecine est engagée (Fr article L.6316-1 du Code de la santé publique – DZ Loi sanitaire 2018).  Les 5 actes de télémédecine recensés sont les suivants : La téléconsultation : « c’est effectuer un examen médical à distance en utilisant le son et l’image. Le patient doit être vu mais ne sera pas examiné physiquement (manquera percussion, palpation, auscultation qui pourront être palliés par l’imagerie ou l’examen d’un autre professionnel de santé médecin ou paramédical en fonction du problème posé). Il y a des cas de figures différents : un médecin donne une consultation à distance à un patient, lequel peut être assisté d’un professionnel de santé, le patient et/ou le professionnel à ses côtés fournissent les informations, le médecin à distance pose le diagnostic, la télé expertise : un médecin sollicite à distance l’avis d’un ou de plusieurs confrères sur la base d’informations médicales liées à la prise en charge d’un patient, la télésurveillance médicale : un médecin surveille et interprète à distance les paramètres médicaux d’un patient. L’enregistrement et la transmission des données peuvent être automatisées ou réalisées par le patient lui-même ou par un professionnel de santé, la téléassistance médicale : un médecin assiste à distance un autre professionnel de santé au cours de la réalisation d’un acte médical et la régulation médicale. Il s’agit des médecins des centres d’appel (SAMU, protection civile, police secours, call center privé) établissent par téléphone un premier diagnostic afin de déterminer et de déclencher la réponse la mieux adaptée à la nature de l’appel. Le  corollaire de la TLMD est le Téléenseignement (enseignement à distance – e-learning ) qui fait ses preuves pour les études médicales en graduation et post graduation, pour le développement professionnel en médecine à travers la formation médicale continue (FMC).

La TLMD est liée aux autres composants de la e-santé sont : le système d’information sanitaire, le dossier électronique personnel du patient, les objets internet santé, la réalité virtuelle, l’autonomisation et l’empouvoirement du patient et de sa famille, les réseaux et médias sociaux santé. Les avantages de la télémédecine sont nombreux. La TLMD réduit notamment les distances dans le temps et dans l’espace pour faciliter l’accès aux soins des patients vivant dans les zones les plus reculées et enclavées à l’exemple dans notre vaste pays (superficie :2,4 millions km²) des zones d’ombre et des zones  désertiques (80% de la superficie). Cet avantage concerne aussi les personnes isolées dans leur domicile (personne à mobilité réduite, à besoin spécifique ou confinée par nécessité comme lors de la pandémie COVID 19) ou dans des institutions (maison de retraite – pénitencier). Elle va ainsi réduire les inégalités d’accès aux soins pour répondre aux objectifs de développement durable et d’équité afin d’instituer la couverture sanitaire universelle préconisée par l’OMS.

 

Qu’est-ce qui distingue cette discipline nouvelle de la médecine classique ?

A mon sens il n’y a pas de distinction, la médecine est une et doit garder les principes fondamentaux de son exercice quel que soient les outils utilisés pour sa pratique ; l’apport des outils numériques pourra apporter une fluidité, une agilité, une réactivité plus forte, une rapidité d’intervention, une surveillance plus fine et rapprochée  dans le but d’être plus performant et améliorer l’efficacité de la pratique et la continuité des soins.

La Médecine classique conventionnelle se pratique en présentiel et se réfère au colloque singulier avec le patient ; la relation est directe entre le médecin et le patient, sa nature est strictement humaine marquée par la compassion et l’empathie. La télémédecine en particulier la téléconsultation se pratique à distance en utilisant les outils du numérique.  Cette nouvelle discipline introduit un intermédiaire technologique métallique et électronique pour faciliter l’accès aux soins dans des situations d’éloignement et d’isolement mais elle peut nuire à la sécurité du patient, à sa confidentialité ainsi qu’au secret médical qui régit la relation du patient avec les professionnels de santé. Pour cela il faut bien savoir que la pratique de cette discipline engage la responsabilité médicale de tous les intervenants dans l’acte de télémédecine comme pour les actes de médecine classique.

 

Quels sont les objectifs et le programme de la Société Algérienne de Télémédecine  et de e-santé (SATeS), dont vous êtes « un des membres » fondateur et secrétaire adjoint ?

La Société Algérienne de Télémédecine et e-Sante SATeS est une Société scientifique, nationale, et à but non lucratif fondée et agréée en 2014 (agrément MICL  137/2014).

Elle a été fondée par des médecins et des informaticiens qui croyaient dès cette époque à l’apport bénéfique  de la télémédecine et de la e-santé afin d’améliorer les performances de notre système de santé. Certains de ces membres fondateurs nous ont quitté Allah yerhemhoum le Pr Mammeri Mustapha, le Pr Bouraoui Mohamed Salah et le Pr Zerroug Mohamed. Leur parcours professionnel et universitaire conjugué à leur expérience clinique leur avait indiqué l’intérêt à développer la e-santé et la télémédecine pour être plus performant dans leur pratique de la médecine et l’amélioration des performances du système national de santé pour lesquelles il fallait fonder cette société.  Pr Zerroug Mohamed Allah yerhemou a été  un pilier fondateur fondamental de la SATeS, il a fait preuve d’un dynamisme et d’un engagement sans faille avec ses collègues disparus pour fonder cette société pour lequel on ne peut que leur rendre hommage pour cette œuvre d’avant-garde pour l’époque et prier pour la paix de leur âme.

Ses Objectifs  sont les suivants : promouvoir la télémédecine et la sante numérique dans notre pays soutenir et de développer la mise en route de projets – susciter  une coopération étroite entre le secteur médical et le secteur des TIC, donner aux chercheurs, concepteurs et opérateurs se consacrant à cette discipline la possibilité de publier leur travaux sur ce sujet  appuyer les études et développements des techniques, matériels et services innovant dans ce domaine, organiser une ou plusieurs fois par an des réunions, séminaires et congrès où seront développés les thèmes touchant à la télémédecine et où seront analysés et comparés les idées et résultats des différents travaux  effectués. Le programme et l’organisation de la SATeS sont en cours d’application.

 

Où en est l’Algérie dans ce domaine précis « de la télémédecine »? Doit-on considérer le verre à moitié vide, ou bien à moitié plein ?

S’il est à moitié vide, il ne peut être qu’à moitié plein. Mais est ce que les proportions du vide ne sont pas plus grandes dans l’appréciation de l’avancée de la TLMD dans notre pays.

 

Quelle a été la place de la télémédecine dans les récentes assises sur la santé ? 

La TLMD et la numérisation de la santé ont occupé une place de choix dans les assises de la santé entrant dans le cadre de la politique générale gouvernementale de la numérisation à laquelle est même consacré un département ministériel. Les grandes lignes du projet de numérisation de la santé initié par ces assises sont  résumées dans une publication de l’Algérie Presse Service  du 22 mars 2022. C’est un moment heureux que nous attendions depuis 2014 avec la fondation de notre association et le premier séminaire que nous avions organisé à Bejaia fin 2015 et qui va inchallah mettre  sur rail la numérisation de la santé dans notre pays et voir enfin la réalisation des projets annoncés.

 

Est-ce que l’arsenal juridique existant peut suffire ou bien faut-il l’adapter à la révolution technologique en matière de TIC que nous sommes en train de vivre aussi bien en Algérie que partout dans le monde ? en clair, peut-on déjà soigner légalement à distance, et comment éviter les éventuels dérapages, à cause des réseaux sociaux notamment ?

Dans le monde l’encadrement juridique est très précis et bien développé. En Algérie  il n’est pas suffisant, le seul article de la loi sanitaire de 2018 sur la télémédecine est restrictif et n’autorise que les actes de télé-expertise et téléassistance à travers des conventions entre structures sanitaires. La téléconsultation face à face n’a pas encore d’existence légale du moins au regard de cette loi. Maintenant il n’est pas impossible que les autorités sanitaires conçoivent et préparent des textes adéquats pour l’avenir.

Ce n’est pas tout. Le soin à distance est réglementé selon des protocoles stricts et précis sur une plateforme numérique sécurisée, c’est une pratique médicale certes à distance mais qui doit être menée selon les règles professionnelles rigoureuses de la profession médicale en toute sécurité pour le patient avec engagement de la responsabilité médicale de tous les intervenants dans cet acte médical et cette pratique. Il est inconcevable d’envisager une télémédecine sur les réseaux sociaux. Les réseaux sociaux peuvent jouer un rôle dans la santé en matière d’information ou de prévention (ex : lutte contre le tabac) mais en aucun cas ils ne peuvent servir de support pour une téléconsultation ou autre acte de télémédecine.  Faire de la télémédecine sur les réseaux sociaux c’est faire une médecine foraine des temps moderne, le réseau social étant assimilé à un souk. Au moment du COVID on a vu proliférer sur les réseaux sociaux des groupes intitulés télémédecine mais qui ne répondaient à aucune norme légal pour pouvoir se lancer sur ce type d’activité.

 

A l’ombre de la pandémie de coronavirus, le monde a découvert, ou a redécouvert, les avantages liés au recours à ces nouvelles technologies, comment avez-vous négocié ce tournant stratégique et historique ?

Dans cette question est ce vous vous adressez à ma propre perception ou à la perception générale pour répondre à la panique et à la crise sanitaire. En ce qui me concerne, à l’aide de l’android et du smartphone à  la base du mobile préconisé par l’OMS j’appliquais bien avant le COVID la télémédecine d’expertise de part mon grade universitaire avec des collègues qui veulent bien demander mon avis sur des situations cliniques problématiques. J’appliquais aussi la télésurveillance pour mes patients qui habitent loin en dehors de la ville où j’exerce ou bien interprétation des résultats des examens complémentaires demandés pour décider des suites à donner. Je pratiquais également une forme de régulation médicale et d’orientation du patient lorsque qu’un conseil m’est demandé par téléphone en étant très attentif au motif de l’appel et en essayant de bien apprécier l’état du patient au téléphone. En revanche, je ne pratique jamais de téléconsultation, car il n’y a aucun cadre légal pour cela et on n’est pas armé pour.

Au moment du COVID j’ai appliqué  avec un petit groupe de collègues avec qui nous sommes en réseau pour les diagnostics difficiles une  démarche adaptée à la situation.  Pour se faire, on s’est basés sur la composante de la cybersanté impliquant la fourniture de services et d’informations  via des technologies mobiles telles que les téléphones portables, les tablettes et les assistants numériques personnels (PDA).

 

Un mot sur le système médical national et les profondes réformes qu’il est en train de vivre ?

Le système de santé national a 60 ans, il est arrivé à réaliser beaucoup d’objectifs grâce à des programmes nationaux de santé très ambitieux qui ont permis d’allonger l’espérance de vie de l’algérien. Maintenant il fait une crise de croissance et doit faire preuve d’évolutivité pour rester performant. Il y a lieu de distinguer l’exercice de la médecine et des soins de santé à prodiguer qui ne sont en fait qu’une composante du système national de santé (voir loi sanitaire 2018). Il faut voir la problématique par rapport à l’écosystème santé qui comprend l’ensemble des acteurs impliqués dans la santé de la population et qui doit avoir au centre de ses préoccupations le citoyen. Il convient également de définir une politique de santé adaptée à la conjoncture actuelle et la manière dont on compte gérer la santé de la population et organiser les soins des malades.

On semble beaucoup miser sur la numérisation pour régler les défaillances du système de santé actuel mais ce ne sera pas tout, la digitalisation a ses avantages mais aussi ses inconvénients. Elle nécessite de lever un certain nombre de barrières que la  future agence algérienne de santé numérique  en fin en voie de mise en place aura à effectuer.

 

Pr Sari Zoubir est professeur en médecine Interne – Chef de service CHU 1988-1998. Il continue d’exercer dans le secteur libéral jusqu’à ce  jour. Il est membre fondateur et SG Adjoint de la Société Algérienne de Télémédecine  et de e-santé (SATeS).

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