Entretien.Fernando Novo Lens, président de l’Association culturelle hispano-algérienne « Miguel de Cervantes, à La Patrie News : «L’espionnage avec Pegasus est immoral, illégal et inacceptable »

Fernando Novo Lens, président d’une association algéro-ibérique

Entretien

Fernando Novo Lens, président de l’Association culturelle hispano-algérienne « Miguel de Cervantes, à La Patrie News : «L’espionnage avec Pegasus est immoral, illégal et inacceptable »

Entretien réalisé par Mohamed Abdoun

Parfait archétype du citoyen espagnol au chevet de son prochain Fernando Novo Lens, qui nous a déjà gratifié de deux contributions de haute facture l’une sur le Sahara et l’autre Occidental et l’autre sur les relations algéro-ibériques, revient dans cet entretien sur les évènements qui composent l’actualité brûlante du moment.

Ainsi, s’il se désole que les gouvernements successifs de son pays ne soient pas en phase avec le peuple espagnol, majoritairement solidaire avec les Sahraouis, il n’a de cesse de répéter qu’il n’existe point de solution viable et durable e dehors de la tenue d’un référendum d’autodétermination.

Rejetant également la déclaration de Trump sur le Sahara Occidental, il estime également que le marocain a été très mal conseillé avec son invasion de l’’enclave espagnole de Ceuta.

Notre interlocuteur condamne également le recours au logiciciel Pegasus pour espionner des journalistes et des hommes d’Etat aussi bien au Maroc qu’en France.

La Patrie News : Commençons si vous le voulez bien par le sujet brûlant du moment. Il s’agit de la déclaration de Trump sur la prétendue marocanité du Sahara Occidental qui a jeté une ombre sur la progression de cette cause sur le plan diplomatique au niveau des instances internationales, l’ONU notamment. Quels commentaires cela vous inspire-t-il, notamment chez vous en Espagne.

Fernando Novo Lens : mon avis personnel est que le président Trump n’avait absolument pas le droit de décider à la place du peuple sahraoui. La reconnaissance de la souveraineté marocaine sur le Sahara faite par l’ancien président américain n’a aucune valeur juridique au regard des dispositions juridiques internationales.

C’était une décision personnelle, en dehors de la législation internationale et malheureuse puisque depuis son retrait de ces territoires, l’Espagne est restée la puissance administrante de facto du Sahara Occidental. Aux yeux du droit international, ce territoire classé non-autonome est placé sous l’autorité de l’ONU.

Même l’Espagne doit se comporter conformément à ces normes internationales et soutenues par l’ONU, promouvoir un référendum qui aide le peuple sahraoui à décider par lui-même (et sans ingérence) de son destin.

J’espère que la nouvelle Administration du président Joe Biden prendra les décisions justes qui s’imposent concernant ce dossier qui tend à s’éterniser dans le temps. Il faut permettre au peuple sahraoui de décider librement et souverainement de son destin par le biais de la tenue d’un référendum d’autodétermination.

C’est ce qui est souhaité par tous. Mais qu’en est-l du conseil de sécurité, qui a le pouvoir d’adopter des résolutions contraignantes à l’encontre du Maroc, chose qu’il n’a jamais faite. Pourquoi, à votre avis ?

Les membres permanents du Conseil de sécurité des Nations Unies sont les États-Unis, la France, la Russie, le Royaume-Uni et la Chine. Au conseil de sécurité, le soutien de la France et États-Unisau Marocest connu de tous.

J’aimerais penser que les idées de « terre de liberté » ou de « liberté, égalité, fraternité » seront un jour valables dans tous les pays et, bien sûr, pour les gens du Sahara Occidental aussi.

Ces pays, ainsi que tous les Etats membres de ce conseil, doivent mettre de côté leurs intérêts étroits et égoïstes pour se pencher sur ceux du peuple sahraoui.

Tous les pays qui ont le pouvoir de peser dans cette affaire, avec l’Espagne en premier, ont entre leurs mains une opportunité historique de contribuer de manière décisive à la liberté, la paix et le développement du peuple sahraoui.

Ces pays doivent peser de tout leur poids pour faire respecter et appliquer le droit internationale en soutenant le Référendum (résolution 690/1991) qui permet aux Sahraouis de s’exprimer librement et volontairement sur son avenir.

Qu’en est-il du rapport entre cette déclaration et sa liaison étroite avec la normalisation des relations du Maroc avec Israël, puisque tout le monde sait que ce puissant lobby influe grandement sur les choix stratégiques et politiques de la plupart des hauts responsables de par le monde, américains notamment ?

Je ne suis pas expert dans ce domaine. Mais c’est connu en effet que les Etats-Unis ont toujours soutenu Israël. La real-politique est dictée par les intérêts économiques et financiers des uns et des autres.

Le Sahara occidental est un territoire riche en minerais, tels que les phosphates (mine de Boucraa), le fer, le cuivre, l’uranium ; et dans le mont sous-marin Tropic (qui est en fait un volcan éteint vieux de 120 millions d’années), il y a de fortes concentrations de tellure, de cobalt et de terres rares. Il y a, en plus, les ressources halieutiques(le Sahara occidental a 1 000 kilomètres de côtes) et les gisements de gaz. Ces richesses appartiennent au Sahara occidental.

Le gouvernement marocain ne peut, selon les diktats de la Cour de justice de l’UE et l’avis juridique de l’Union africaine, s’en servir ou s’enrichir à leurs dépens, puisqu’ils appartiennent au peuple sahraoui.

Comme exemples nous avons la Résolution 1514 (XV) 14/12/1962 sur la libre disposition de leurs propres richesses par les territoires non autonomes à leurs propres fins et la Résolution 46/64 du 12/12/1991 qui réaffirme le droit de non -des peuples autonomes à l’autodétermination, à l’indépendance et à la jouissance des ressources naturelles de leurs territoires, ainsi que l’illégalité manifeste de toute puissance occupante qui les prive de ces droits légitimes.

La communauté internationale devrait reconnaître les problèmes éthiques liés à l’acquisition de matières premières et d’autres ressources extraites du territoire occupé du Sahara occidental et, par conséquent, de s’approvisionner auprès d’autres sources d’approvisionnement alternatives.

Tous les pays devraient interdire ce commerce illégal avec le phosphate, comme la Nouvelle Zelande et les aides pour faire des investissements au Sahara Occidental, comme a fait l’Allemagne. On doit tous militer dans ce sens pour venir en aide à ce peuple qui souffre depuis 1975.

Heureusement qu’un pays comme l’Algérie a offert l’asile aux réfugiés de ce peuple martyre et opprimé. Évidemment, il est juste et nécessaire de remercier l’Algérie et ses citoyens pour le soutien qu’ils apportent depuis tant d’années au peuple sahraoui.

Votre aide a été essentielle pour la survie de ce peuple tout au long de ces 45 ans. Il faut travailler et se battre pour atteindre cet objectif.

Le peuple espagnol n’est pas en reste dans ce combat. Dernièrement, il y a eu de grandes manifs en faveur de la cause sahraouie. Pouvez-vous nous en dire plus, vous qui être précisément madrilène….

Le peuple espagnol nourrit une grande sympathie pour son voisin espagnol depuis 1979. Notre peuple s’est montré solidaire avec les Sahraouis depuis l’accord de Madrid de 1975 conclu entre l’Espagne, le Maroc et la Mauritanie.

Cette solidarité se constate dans toutes les régions d’Espagne et pas seulement dans la capitale. Mais, le problème qui se pose c’est que tous nos gouvernements, depuis 1975 jusqu’à ce jour, refusent de se plier à la volonté clairement exprimée par notre peuple concernant la question sahraouie.

Nos grandes manifestations ne sont pas suivies d’effets et de décisions fortes de la part de notre gouvernement. La solidarité, l’argent et les aides matériels ne suffisent pas. Notre peuple a le cœur beaucoup plus grand que celui de son gouvernement.

Comment vous avez réagi à l’envahissement de votre enclave de Ceuta de la part de plus de 10.000 Marocains sur la base d’une décision prise et assumée par Rabat ?

Très franchement, j’en ai été moi-même choqué et étonné. Je séparer entre amis et décideurs marocains. Je compte beaucoup de Marocains parmi mes amis. Cette fois-ci, je pense que le roi marocain s’est trompé en prenant cette grave décision.

Ce qu’il a fait n’est pas très intelligent. En diplomatie, il fut savoir gérer les situations, les désaccords et les conflits.

Le Maroc n’a pas su ou voulu le faire. Aucun pays n’a le droit de faire pression sur un autre de cette manière et encore moins en mettant en danger l’avenir et la vie de ses propres habitants.

Un gouvernement qui se soucie du bien-être de sa population ne devrait pas mener ce genre d’actions car elles vont à l’encontre de la sécurité et de la dignité de ses propres habitants.

Ceuta et Melilla sont des villes espagnoles, ainsi que, par exemple, les petits îlots d’Alhucemas et le Peñón de Vélez de la Gomera et appartiennent, donc, à l’Union européenne.

Le fait de pousser plus de 8 000 personnes (dont environ 1 500 enfants) les 17 et 18 mai à envahir la ville de Ceuta a été une grave erreur que la communauté internationale (et surtout l’Union européenne) a critiquée et condamnée.

Le Maroc et l’Espagne sont des pays voisins et, à ce titre, l’idéal est d’avoir de bonnes relations et de devenir amis, dans le respect des intérêts légitimes de chaque pays.

Mais les relations d’amitié ne se réalisent dans la durée qu’avec des relations stables, honnêtes et sans pression ni chantage.

Le peuple marocain est un peuple uni aux Espagnols par des liens ancestraux et c’est pourquoi leur gouvernement doit être prudent dans les manières de gérer les relations communes pour maintenir et accroître les liens qui nous unissent.

Pour moi, l’Algérie et les Algériens sont de vrais amis. J’espère qu’il en sera pareil un jour avec le Maroc et les Marocains.

La situation s’est encore compliquée avec le déclenchement du conflit armé à cause de l’invasion par l’armée marocaine de la zone tampon d’El Guerguerat. A votre avis, que devrait faire l’’ONU pour que la situation ne dégénère pas plus encore, et que ce conflit trouve enfin une issue favorable, et conforme au droit international ?

Il faut absolument convoquer des élections, et permettre au peuple sahraoui de décider librement et souverainement de son destin.

La MINURSO existe depuis 1991. Ce n’est pas normal. Cette situation devient intenable et inacceptable. Beaucoup d’argent est consommé par la MINURSO alors que le statut-quo n’a pas évolué d’un iota. Je le dis et le répète, il faut absolument convoquer des élections référendaires.

C’est à l’ONU d’assumer ses responsabilités et d’agir en conséquence, au regard de la législation internationale.

L’ONU devra soutenir la feuille de route pour que le peuple sahraoui s’exprime sur son avenir en tant qu’État indépendant et ce en relation avec le recensement qui a été réalisé en 1975 et qui comptait environ 74 000 Sahraouis. Par la suite, ledit recensement a été mis à jour (décembre 1999) et un peu plus de 86 000 Sahraouis ayant le droit de vote

Vous-vous prononcez donc sans ambages en faveur de cet incontournable référendum pour en finir avec la problématique sahraouie. Que répondriez-vous aux propositions de « large autonomie » que remet régulièrement sur le tapis le Maroc ?

A mon sens, ce ne sont là que des manœuvres dilatoires et des diversions destinées à gagner du temps, empêcher le Sahara occidental d’accéder à son indépendance en maintenant en l’état l’actuel statut-quo.

Ce qui, dans ce cas, doit être pris en compte, ce sont les intérêts du peuple sahraoui et c’est lui qui doit prendre cette décision quant à son avenir.

Nous sommes prêts à débattre de toutes les idées et toutes les propositions. Mais, jamais si cela doit compromettre ce processus d’organisation d’un référendum d’autodétermination du peuple sahraoui.

Avant 1975, et la marche verte de Hassan II, il n’y avait aucun marocain au Sahara Occidental. C’est un fait historique récent que nous ne rappelons peut-être pas assez. Le droit à cette terre illégalement occupée appartient au peuple sahraoui, et à lui seul.

Les solutions de rechange proposées par le Maroc visent à garder le Sahara Occidental sous le contrôle de Rabat, ça veut dire, ces solutions répondent avant tout à ses propres intérêts.

Elles sont donc tout aussi inacceptables qu’illégales. Le chemin le plus court, le plus démocratique et le plus honnête est de poser la question au peuple sahraoui lui-même. Voilà pourquoi e reviens constamment à l’absolue nécessité de tenir ce référendum dans les plus brefs délais.

Pourtant, la communauté internationale ne peut rester impassible et sans apporter une solution définitive à cette grave situation d’occupation illégale d’un territoire qui affecte la vie et l’avenir de milliers de personnes.

Où est passé le slogan des ODD en 2020 de « ne laisser personne derrière », si, entre autres, son objectif 16 (Paix, justice et institutions solides) ne vient pas d’être atteint dans le cas du peuple sahraoui ?

Tous les pays veulent-ils ensemble atteindre l’objectif que nous nous sommes fixé pour 2030 ou seulement certains pays ?

Nous savons déjà qu’il sera difficile d’atteindre les 17 objectifs, mais la plus grande chose chez les êtres humains est leur capacité à s’efforcer et à progresser en s’entraidant. N’oublions pas la souffrance de ce peuple sahraoui.

Que les pays concernés fassent ce qu’il faut une fois pour toutes et organisent ce référendum qui aidera les Sahraouis à recouvrer leur vie en toute dignité et à décider librement de leur destin.

Il n’est plus possible de laisser plus longtemps perdurer ce statut-quo. L’exil du peuple sahraoui est dramatique.

Il a beau se trouver chez des frères et des amis algériens que je salue au passage, il n’est quand même pas chez lui. Spolié de sa terre et de ses richesses accaparés illégalement.

Trois ou quatre générations de réfugiés moi qui ai travaillé et habité dans quatre parmi les cinq continents de la planète peut compatir, et comprendre mieux que personne la nature de ce drame incommensurable. Il faut absolument que cela cesse !

Quel commentaire vous faites sur le scandale Pegasus qui vient d’éclater ?

Je considère comme illégale, immorale et inacceptable toute initiative qui porte atteinte à votre vie privée et j’inclus dans celle-ci les communications que vous avez avec des collègues, amis ou famille… avec n’importe qui.

Il y a des communications que les forces de l’ordre peuvent connaître, mais elles doivent se faire avec l’accord d’un juge. C’est à ça que servent les lois. Le problème, c’est quand certains pays ou dirigeants, sous couvert de sécurité ou autre, veulent faire de la société un « grand frère ».

Ce serait avoir toute la société surveillée, enchaînée et dans la peur. Certes, la plupart des gens sont des gens normaux, bons, sans aucun intérêt du point de vue criminel pour les pouvoirs de l’État, mais cela ne donne pas le droit de surveiller tout le monde pour l’excuse de quelques-uns.

Et encore moins lorsqu’il s’agit de professions comme les journalistes, qui remplissent le devoir sacré de rendre compte avec sincérité et rigueur. Les pouvoirs totalitaires pourraient utiliser ce programme pour contrer ou neutraliser certaines critiques, même si elles sont fondée.

La société doit être vigilante et avec la loi devant elle, ne pas permettre ces pratiques qui nous conduiraient à une société totalement maîtrisée et, bien sûr, moins « humaine ».

M.Ab