Guerre de libération nationale : les enfants aussi

Guerre de libération nationale : les enfants aussi

Elle s’appelle Malika, elle avait moins d’un an quand la guerre de libération nationale a débuté, elle y a participé à sa manière, comme une grande, à l’instar de centaines de fillettes de son âge. « J’avais à peine six ans et nous habitions chez mon grand-père maternel qui habitait chez le caïd, une maison faite en toub qu’il avait lui-même construite. Mon grand-père cultivait un potager pour manger et pour vendre un peu et mon père, qui travaillait à la ferme d’un colon l’aidait le dimanche, un peu par respect et un peu pour payer le loyer du gourbi que nous habitions », nous a confié Malika, 61 ans maintenant, mariée et mère de deux garçons et d’une fille qu’elle a réussi à marier contre vents et marées.

Elle se tait un moment, comme pour rassembler ses souvenirs épars, et continue, les yeux fixés peut-être sur des êtres chers qu’elle ne verra plus. « C’était la guerre, une guerre à laquelle je ne comprenais pas grand-chose mais je savais que nous luttions, nous les Arabes, contre les Français qui nous ont pris notre terre et nos richesses. C’était encore confus dans mon esprit mais par solidarité envers les miens je haïssais les Français et tout ce qui s’y rapportait. Souvent, des hommes, hirsutes, en kachabia ou en uniforme qui ne ressemblait pas à ceux des Français, qui parlaient notre langue, venaient à la maison à la tombée de la nuit. Même si personne ne me l’avait dit, j’avais compris que c’était des moudjahidine, sorte de surhommes, des djinns insaisissables et forts que je regardais tantôt avec respect tantôt avec crainte et qui venaient manger chez nous. »

Malika s’arrête et sourit avant de reprendre son récit : « Quand les moudjahidine venaient chez nous pour manger, je me mettais à crier et à refuser qu’ils prennent notre maigre pitance. Je criais tellement que certains d’entre eux, originaires de la ville de LArba où j’habitais, essayaient de m’amadouer de crainte que mes cris n’ameutent les soldats français, à quelque trois cents mètres de chez mes grands-parents. On me donnait du chocolat que je jetais en leur faisant remarquer, benoitement, que c’était Haram car il était fabriqué par les roumis, je tapais des pieds et leur demandais de s’en aller et de ne point manger notre soupe. »

Après tant d’années, elle en rit, mais regrette quand même son comportement d’enfant qui ne mangeait pas toujours à sa faim et qui voyait les bonnes choses mangées ou emportées par ces hommes qu’elle ne connaissait pas bien. Mais, souvent aussi, elle se taisait quand sa grand-mère qui l’aimait beaucoup lui expliquait qu’il s’agissait de nos frères moudjahidine qui luttent contre les Français et qui n’ont pas où aller manger, sauf chez des Algériens comme eux, surtout que ce sont des musulmans, donc nos frères de religion.

Pourtant Malika aidait les moudjahidine et le savait, il lui arrivait souvent de trouver mille et une ruses pour faire passer des provisions, des cigarettes, de la chique, des habits et de nombreuses choses qu’elle allait acheter au village, à près de deux kilomètres du lieu où elle habitait. « Une fois, un harki avec un gros chien, voulut savoir ce que j’avais dans le couffin, il m’appela et me le demanda, mais je refusai de lui faire voir son contenu. Il fit mine de lâcher son chien contre moi, j’ai eu une peur bleue et je crois que j’ai fait pipi sous l’effet de la crainte car c’était un véritable molosse qui n’aurait fait qu’une bouchée de moi. Mais je me suis mise à crier, à pleurer et à l’insulter, avec la rage du désespoir car je sentais que ma fin était arrivée », raconte-t-elle, les joues en feu et les yeux brillants, comme si elle revivait réellement ce moment qu’elle n’oubliera jamais. « Finalement, un autre harki, qui était peut-être du côté des moudjahidine, lui intima l’ordre de me laisser tranquille et je pus continuer mon chemin, le cœur battant la chamade mais heureuse d’avoir pu leur échapper car j’avais dans mon couffin plusieurs paires de chaussettes de laine, des lettres, des boites de sardines et plusieurs autres objets destinés aux combattants dans les montagnes » continue-t-elle, toujours avec cet air espiègle qui a caractérisé toute son enfance.

A la maison, elle trouva deux moudjahidine, Labas, toujours vivant, et Moustache, tombé au champ d’honneur et elle leur remit le couffin avec fierté, sans même prendre la peine de raconter sa mésaventure du jour, car, des situations désespérées, elle en a vécu et elle s’en est toujours sortie par miracle. « Un jour, déclare-t-elle, il était aux environs de dix heures du soir, il faisait nuit noire et nous n’avions pas encore diné, ma grand-mère et ma mère avaient préparé une grande marmite d’un plat que j’aimais beaucoup. Quand je vis trois hommes arriver pour emmener la marmite, je vis rouge et me mis à crier pour les empêcher de prendre notre diner. L’un d’eux me donna des pommes de terre cuites à la vapeur et essaya de me raisonner, en vain. C’est mon grand-père qui m’intima l’ordre de me taire, et comme j’avais une trouille bleue de ses coups, je me suis tue, les larmes aux yeux et les moudjahidine prirent la marmite, le pain et tout ce que mes grands-parents avaient préparé et prirent le chemin de leur cachette. Quelques minutes plus tard, nous entendîmes un grand tintamarre et des soldats français accompagnés de harkis firent irruption dans la cour de notre maison puis se mirent à fouiller toutes les pièces. L’un d’eux, un harki, pointa sa baïonnette sur ma grand-mère et lui lança : Où les caches-tu, yachibète ennar, combien y avait-il ici ? Malgré la peur qui se voyait sur son visage, ma grand-mère leur tint tête et leur répondit qu’il n’y avait personne, sauf les femmes et mon grand-père, un vieil homme malade. L’un des soldats prit alors une barre de fer et commença à donner de grands coups au sol pour essayer de trouver un éventuel ‘abri’ qui était, en fait, sous le lit en bois, mais il ne découvrit rien. Après avoir menacé les femmes des pires représailles, ils s’en allèrent, non sans avoir jeté par terre une jarre pleine d’huile d’olive ainsi qu’un peu de farine, toute la fortune de la famille. » Malika serra les poings de dépit mais ne pouvait rien faire, sauf les insulter en son for intérieur et se jurer d’aider les frères autant que faire se peut.

« Après cela, nous dûmes être plus prudents. Chaque jour, je faisais les emplettes du village, parfois en passant par la SAS, parfois en empruntant des sentiers détournés, souvent plus dangereux avec les rencontres inattendues qui m’attendaient, moi, petite fille de 6 ans, qui portait dans un couffin anonyme des lettres des moudjahidine, des habits, des cigarettes, du fil à coudre et beaucoup d’autres choses encore, que j’allais acheter chez un épicier surnommé ‘Djeha’, et qui était un ami de mon grand-père », continue Malika après un silence pesant au cours duquel on croirait presque entendre les pas des soldats français qui faisaient irruption la nuit dans les demeures des Algériens, pour essayer de surprendre des djounoud qui y passeraient la nuit.

Les choses devinrent par la suite plus sérieuses pour la petite Malika qui se retrouva à accompagner sa tante maternelle Chérifa, appelée affectueusement ‘Lalla’, qui emportait, chaque soir, le diner des moudjahidine cachés non loin de là dans une casemate. « Dès la nuit tombée, nous prenions, ma tante et moi, de grands couffins très lourds, dans lesquels se trouvaient des marmites pleines de soupe et de plats divers, parfois avec de la viande parfois sans, du pain fait maison et quelques fruits quand il y en avait. Avant de sortir, nous devions prendre toutes les précautions pour éviter de nous faire repérer par une patrouille ou de faire de mauvaises rencontres. Nous devions nous méfier même des Algériens car certains étaient des indics des soldats français. Je sortais, tremblante comme une feuille un jour de grand vent, je n’avais pas très peur des soldats car je ne comprenais pas encore bien ce que je risquais, mais j’avais plutôt peur de l’obscurité, du ‘ghoul’ de ma tendre enfance et de choses inconnues », nous confie encore Malika. Elle fit un tour malgré la nuit, essaya de repérer quelque chose d’inhabituel puis, tranquillisée, elle rentra pour ressortir aussitôt en compagnie de sa tante maternelle avant de se diriger vers les maquis non loin de là. Les deux femmes marchaient en silence, le cœur battant, les oreilles et les yeux aux aguets et le dos courbé par le poids des couffins. Elles avançaient péniblement, empruntant des sentiers qu’elles connaissaient bien et, après un quart d’heure, arrivèrent au pied d’un arbre où elles trouvèrent deux hommes armés qui les attendaient. Les couffins changèrent de mains, des mercis étaient chuchotés et Malika ainsi que sa tante rebroussèrent chemin, en faisant attention même si elles étaient plus légères. Elles revinrent par un autre chemin jusqu’à la maison, rentrèrent furtivement et se lavèrent avant de manger quelque chose et de s’endormir, heureuses d’avoir échappé, encore une fois, aux hordes coloniales qui ne leur aurait accordé aucune pitié. Malika, malgré les années passées, se souvient de tous les petits trucs qu’elle avait vécus, des harkis qui avaient failli mettre au jour son manège, d’autres harkis qui l’avaient aidée à passer à travers les mailles des soldats français, de la peur panique lorsqu’elle se sentait découverte. La faim, la soif, la peur connaissent bien Malika, mais elle connait aussi la joie d’avoir participé, encore enfant, à l’indépendance de son pays, la fierté d’avoir déjoué toutes les ruses des colons, le bonheur de retrouver les siens après chaque sortie hasardeuse dans la nuit, malgré le couvre-feu et les indics. Malika n’est certainement pas la seule à avoir travaillé avec les moudjahidine quand elle n’était encore qu’une enfant tremblant au moindre regard soupçonneux des soldats, il en existe des milliers d’autres qui ont fait comme elle, voire plus qu’elle, dans la plus grande discrétion, n’étant même pas assurés de rentrer chez eux après chaque opération, mais elle est un exemple encore vivant de ce que tout le peuple algérien a enduré pour qu’enfin l’Algérie recouvre son indépendance.

In Memoria

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