Joseph Breham, avocat français : « Le Maroc, c’est la Corée du Nord à 2 000 kilomètres de Paris ! »

Joseph Breham, avocat français : « Le Maroc, c’est la Corée du Nord à 2 000 kilomètres de Paris ! »

Au regard de la gravité et de l’importance du sujet, nous reprenons intégralement l’entretien que voici,  accordé par un célèbre avocat français versé dans la défense des droits de l’Homme aussi bien au Maroc qu’un peu partout dans le monde.

L’avocat français Joseph Breham a été victime d’espionnage de la part d’un opérateur marocain, d’après l’enquête menée par le consortium de journalistes dans le cadre du projet Pegasus.

Il a notamment travaillé sur des affaires sur les droits de l’homme au Maroc et du Sahara occidental. Entretien.

Le téléphone de l’avocat français Joseph Breham a été infecté par le logiciel espion Pegasus de la société sioniste NSO, d’après l’analyse faite de l’appareil par Amnesty international dans l’enquête menée par Forbidden Stories et ses partenaires, dont la cellule investigation de Radio France.

Joseph Breham a travaillé sur des dossiers relatifs aux droits de l’homme au Maroc ainsi que sur la question sensible pour les autorités marocaines du Sahara occidental.

L’analyse faite par Amnesty International de votre téléphone a démontré que vous avez été victime d’espionnage de la part d’un opérateur marocain. Est-ce que cette révélation vous étonne ?

Joseph Breham : Oui, évidemment cela m’étonne. Même si, quand on travaille dans les droits de l’homme et quand on essaie de faire avancer un certain nombre de causes, on sait que ces choses-là sont possibles. Je ne suis pas Jason Bourne. Là, j’ai l’impression d’avoir basculé dans un autre monde.

Vous avez traité de nombreuses affaires liées à la défense des droits de l’homme au Maroc ainsi que des dossiers relatifs au Sahara occidental. Y voyez-vous un lien ?

Mon cabinet a géré à partir de 2011-2012 un dossier qui a conduit le Maroc à bloquer la coopération judiciaire entre la France et Rabat.

C’est peut être effectivement lié à ce type de dossiers dans lesquels on dénonçait le système tortionnaire marocain et les violations graves du droit international humanitaire par le Maroc au Sahara occidental. Pour autant, nous ne sommes pas le plus gros cabinet d’avocats de la planète.

Tout ce que nous faisons, c’est un peu de «jus de cerveau», de travail sur un ordinateur, avec deux trombones et trois élastiques…

Et qu’un État soit prêt à mettre des moyens aussi forts, aussi violents – «violents» dans le sens de «violation» – de la vie privée, qui nécessitent autant de ressources, autant d’énergie, je trouve cela hallucinant.

Cela montre que ces États dictatoriaux ou quasi dictatoriaux sont en fait des colosses au pied d’argile. Cela veut dire qu’il suffit d’un petit peu de liberté d’expression et d’un peu de droit pour qu’ils se mettent à «flipper» complètement et à déraper comme ce n’est pas permis.

L’analyse réalisée par le Security Lab d’Amnesty International montre que vous avez été ciblé entre septembre et décembre 2019. Comprenez-vous pourquoi vous auriez pu être une «cible» à ce moment-là ?

Il se trouve que quelques mois avant Claude Mangin, qui est la femme française de Naâma Asfari, un des leaders de la cause sahraouie injustement emprisonné depuis une dizaine d’années, était expulsée du Maroc pour la énième fois.

Nous étions donc en pleines négociations avec les autorités françaises, concernant le Maroc, pour qu’elle puisse enfin aller voir son mari en détention. À cette période-là, nous travaillions aussi sur des plaintes assez sévères, argumentées, documentées, concernant des prisonniers politiques.

Cette question du Sahara occidental – dont on parle peu en France – est centrale pour les autorités marocaines ?

Il est certain que l’appareil sécuritaire marocain a une obsession incroyable pour cette question. C’est la pierre angulaire de toute la diplomatie marocaine. Il faut comprendre qu’en droit international humanitaire, il n’y a aucun débat là-dessus.

Le Sahara occidental est un territoire autonome colonisé par le Maroc. Mais le simple fait de dire cela, alors que c’est accepté par tous les juristes internationaux, est considéré au Maroc comme une infraction spéciale à la loi marocaine dont la traduction serait «atteinte à l’intégrité du royaume».

Cela m’a été reproché, à moi et à des dirigeants d’associations. Pour vous donner un exemple : lors d’un procès de Naâma Asfari, dès que l’on commençait à évoquer cette question, nous étions coupés systématiquement par le président ou le procureur. Ils coupaient nos micros. Ils ont fait intervenir des policiers pour bloquer l’audience.

En fait, dès que la question sahraouie est posée, on n’est plus face à des interlocuteurs rationnels, on est face à des personnes qui se «Kim Jong un-ise» si on peut dire.

Ce n’est plus le Maroc tel qu’on le connaît, pays accueillant, assez ouvert, mais c’est la Corée du Nord à 2 000 kilomètres de Paris.

L’appareil sécuritaire marocain a réussi à se donner l’apparence d’un pays très sympathique, très accueillant pour les vacanciers, mais à camoufler ce qu’il est réellement pour les opposants politiques, c’est-à-dire l’une des pires dictatures.

Notre enquête montre qu’un service ou un opérateur marocain a la possibilité de surveiller des cibles à l’étranger, via leurs téléphones. Quelles suites comptez-vous donner à cette affaire ?

Je vais déposer une plainte pour violation du secret professionnel, pour recel de violation du secret professionnel, pour interception des correspondances et probablement pour atteinte à un système de traitement automatisé de données.

Ensuite, la balle sera dans le camp des autorités judiciaires françaises et des autorités gouvernementales françaises. Jusqu’à présent, le gouvernement a plutôt eu tendance à couvrir les agissements marocains et à leur dérouler le tapis rouge.

Je rappelle que notre ministre de la Justice actuel est un ancien avocat du Maroc, dans un dossier un peu connu et on a le sentiment qu’il y a vraiment une porosité forte entre les administrations marocaines et les administrations françaises.

En 2012, au moment où il y avait eu cette suspension des accords de coopération par le Maroc, la France était «allée à Canossa», je ne vois pas comment le dire autrement…

La France avait accepté un protocole d’accord complètement délirant qui imposait aux autorités françaises de renvoyer au Maroc toutes plaintes déposées en France contre des officiels marocains.

Evidemment, aucune affaire, ou très peu ont abouti. Donc aujourd’hui la question c’est : quelle marge de manœuvre va être laissée à l’autorité judiciaire, aux services du Parquet?

Que ressent-on lorsque l’on se dit qu’on a peut-être eu un mouchard dans sa poche pendant plusieurs mois ?

En tant qu’avocat on se dit qu’on a bien fait de prendre toutes les précautions possibles et de toujours faire venir ses clients physiquement dès qu’il y avait des discussions très compliquées.

Et en tant qu’être humain, on se sent un peu sali, parce que comme toute personne, j’ai des défauts, je m’énerve parfois, je ne suis pas toujours tout blanc…

En  même temps, on se dit que cela légitimise le travail que l’on a mené. Mais ce qui me dérange le plus dans l’histoire, c’est de me dire que mon téléphone a pu été utilisé comme un micro «d’ambiance», qu’ils connaissent le prénom de mes enfants, l’endroit où ils vont à l’école, les malheurs, les bonheurs, les petites tristesses et les grandes joies de mes gosses…

C’est la raison pour laquelle j’irai jusqu’au bout. Je ne lâcherai pas ceux qui ont osé faire ça.