KAMEL BOUCHAMA « UNE MILITANCE D’UN HOMME D’ETAT »

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c« UNE MILITANCE D’UN HOMME D’ETAT »

(*) Par Dr Boudjemâa HAIHOUR

Voici un homme qui s’est construit dans l’engagement et les batailles militantes.
Tête bien faite et médersien de surcroit, il est aux premières lignes du mouvement de
la jeunesse au lendemain de l’indépendance. Il venait de Cherchell, ville natale de nombreux lettrés. Kamel connaissait toutes les odes de la période d’El Jahiliya (antéislamique) qu’on appelait les « Mou’alaqats » ou les pendentifs écrits en lettres d’or
suspendues sur les murs d’El Kaâba qui vont impacter l’évolution future de la poésie
arabe.

Ainsi les poètes se vantaient de leurs illustres aïeux. Chacun portait un nom, le même rôle que les muses de la mythologie grecque. Que de fois n’a-t-il pas déclamer Imru Al Qays « Qifa nabqi min dhikra habibi wa man zili – Bisaqti Alliwa beïn adakhouli Fahawmali…»

(Arrêtez vos montures vous deux et pleurons, en nous souvenant d’une femme aimée et d’un campement-Aux confins en courbe des sables entre Dakhouli wa hawmali ).

En choisissant ce vers d’Imru al Qays, je voudrais tous simplement rappeler que Kamel s’est abreuvé très jeune aux sept poètes de la Jahilya, tels Zuhair Ibn Abi Selma ou bien Moualaqat Antara Ibn Chaddad. Cette poésie lui a permis de maitriser parfaitement les métaphores de cette belle langue où la parole du poète produit un effet magique et irrésistible du verbe avec autant de vertus pour permettre à ce dernier (le poète) de se hisser à une sorte d’épreuve initiatique.

Kamel rêvait-il à devenir un Taleb où il saura avec brio déclamer ces vers avec une intonation mélodique propre aux mouwachahats et al Zajal d’Ibn Quzman ou d’Ibn Zumrouk de l’âge d’or de l’Andalousie arabe, lui qui nous vient de Cherchell qui nous envoûte par les voix douces des jeunes musiciens durant le Mawlad al Nabaoui al Charif avec les medhs lors de l’anniversaire de la nativité du Prophète Mohamed (QSSL) ? Et Kamel est celui qui est imbu de cette fidélité à l’héritage de Zyriab de Cordoue, en passant par Grenade et Séville où le poète Al Mou’tamad ibn al ‘Abad nous laissa ces prosodies arabes en forme de symphonies qui ont inspiré beaucoup de compositeurs en Occident.

Kamel aime nous raconter l’histoire de la longue passion d’Ibn Zaydoun avec Wallada, fille du Calif Mohamed Abderrahmane Al Moustakfi Bi-illah, celle d’une immense culture et d’une remarquable intelligence, cette poétesse réunit autour d’elle tous les beaux esprits de Cordoue dans son salon littéraire.

Mais Assia Djebar cette cherchelloise, l’auteur de la « Nouba des femmes du mont Chenoua », n’a-t-elle pas inspiré Kamel qui dans les conférences qu’il donne à un auditoire sur le rôle de la femme, militante, maquisarde, où nous découvrons chez lui les héroïnes, telles Cyria, la soeur de Firmus, La Kahina, Lalla Fatma N’Soumer, Mériem Bouatoura, les Djamila et les Fadhila Saâdane, Ould Kablia, Lalla Zouleikha Oudaï et d’autres qui ont marqué leur siècle comme du temps du Prophète ? Oui, « l’indomptable fille du Prophète, se dresse telle une Antigone arabe, tandis que Aïcha s’installe dans son rôle de diseuse de mémoire » dira Assia Djebar dans son roman « Loin de Médine » ou dans celui « Ombre sultane ».

Et en revenant, à notre siècle, nous lisant chez Kamel Bouchama son livre « Mémoire de rescapé », où il raconte sa militance dans les rangs de la section universitaire du FLN, poursuivant ses études supérieures en Égypte, exorcisant la haine et défendant les principes en racontant l’affliction et les souffrances des cadres de son pays. C’est le temps de la traversée du désert et la mise en cale par l’oubli de ceux qui ont servi dignement et humblement le pays, devenus des proies qu’on jette à la vindicte populaire.

Dans un style amer où la déprime prend place dans le ressentiment et le désespoir de cette affreuse culture de l’amnésie, Kamel Bouchama en parle avec amertume de la marginalisation des cadres sincères, intègres et compétents, en reproduisant les injustices du quotidien et les drames récurrents, qui peuvent menacer la société, nés d’une certaine oligarchie qui a fait main basse sur les richesses du pays.

Il emprunte une représentation à la Bertolt Brecht pour imager son roman « Ne m’en voulez pas, le rêve est gratuit. (Extraits de son livre lors de la dédicace qu’il m’a signée).

C’est à l’occasion de la rencontre des jeunes venant de l’UNCLA et des sections JFLN naissantes que nous nous sommes connus en Décembre 1966, lors du séminaire de la jeunesse tenu au Palais des Nations sous la présidence de feu Houari Boumediene, en présence de Chérif Belkacem, alias Si Djamel, le Colonel Mohand Oulhadj, Chef de la Wilaya III historique et membre du Conseil de la Révolution, Arezki Aït Ouazou, SG de la JFLN. En ce moment-là un Conseil de la Révolution remplace les institutions lors du redressement révolutionnaire que les initiateurs refusent de parler de coup d’État militaire, en déposant le Président Ahmed Benbella, son bureau politique, son comité central et la dissolution de l’Assemblée nationale. En ce temps-là on préparait à la fois le Festival mondial de la Jeunesse et des Étudiants et l’Algérie mettait les bouchées doubles pour accueillir le Sommet Afroasiatique.

De cette situation nous comprenions que le Sommet de Tripoli n’a pas pu régler les divergences entre les dirigeants de la Révolution, provoquant la crise de l’été 1962 et qui se termina à l’occasion de ce Sommet. Quant à nous, jeunes à l’époque, nous nous posions les questions quant à la nature de ce changement politique.

Était-il doctrinal ou simplement une continuité de la crise GPRA/EMG ?
C’est à partir de ce jour que les relations militantes entre nous, prennent le chemin de poursuivre la voie telle tracée par la déclaration du 1er Novembre 1954, sans se mêler des luttes de pouvoir. Alors, de par notre qualité de membres du Conseil  national de la JFLN, nous étions portés à l’époque au volontariat mais surtout aux relations avec les jeunesses démocratiques dans le monde. Kamel nous représentait au Sommet de la Jeunesse mondiale, lors des Assises organisées par les Nations-Unies à New-York, en juillet 1970.

En 1980, Kamel devient Secrétaire permanent du CC du FLN alors qu’il était dans les années 70, Commissaire national du Parti à El Asnam (Chlef) ensuite à Bouira. Il sera nommé ministre de la Jeunesse et des Sports sous le Président Chadli Bendjedid et ambassadeur à Damas sous le Président Bouteflika. J’ai eu l’honneur de lui préfacer
ses deux livres « De la villa Joly à la citadelle d’El Mouradia » en 1998 et « Lettre à
René » en 2006.

Je me rappelle avoir assisté à Tizi-Ouzou le 15 Septembre 2018 lors de la présentation de son ouvrage sur Beihdja Rahal « La joie des âmes dans la splendeur des paradis andalous », où nous avions eu à l’écouter sur les poèmes transfigurant les roses et les amandiers de cet héritage ancestral millénaire sauvé de l’oubli. Il fera un portrait de Beihdja tel qu’un peintre saura dessiner sa sveltesse et son regard larmoyant. « Il parle de sa voix suave en tant que mélomane assidu avec une gorge émettant des sons harmoniques en libérant ses émotions ». À travers cette diva, Kamel a su montrer comment il s’évertue à faire d’elle, l’interprète d’un récital qui envoûte tout auditoire.

Mais en ce temps-là, précisément, Kamel le plus émérite a su garder l’équilibre au moment où l’exercice du pouvoir donnait le tournis. Il comprenait que le contraste paraissait saisissant avec la kyrielle de certains ténors où les destins semblaient être taillés à la hauteur de l’allégeance et non à la compétence et le savoir-faire. Nous n’assistions pas à un assaut d’un personnel nouveau mais à une marginalisation qui permettait aux opportunistes de tous bords de venir remplir le vide de « pousse-toi que je m’y mette ». Une fois qu’ils étaient au gouvernail, ils ne savaient que défendre leurs intérêts. Ils n’avaient ni le gout de l’État, ni le moindre intérêt intellectuel. En effet, les véritables élites se tenaient en retrait de l’arène politique. Elles ne voyaient là que médiocrité comme le souligné feu Abdelhamid Mehri qui disait : « Nous vivons l’ère de la médiocrité et celle-ci ne peut générer que ses propres hommes ».

En effet, en ce temps-là, et au regard de ce qui s’est passé avec une oligarchie des plus médiocres, qui s’est accaparé les reines de l’État, beaucoup d’énarques ou d’universitaires étaient aigris et voulaient aller vers d’autres cieux plus cléments. Cette oligarchie a balayé tout sur son passage et installé le nouveau personnel au niveau des centres de décision. C’est en quoi le Président Tebboune entend défricher en mettant de l’ordre dans cette nouvelle Algérie.

Pour revenir à mon ami Kamel Bouchama, je dirais, qu’en cette période, il a pris le temps d’écrire une trentaine d’ouvrages. Il a apporté des éclairages utiles par maîtrise des sujets, lui dont sa plume narre les écrits dans la langue de Baudelaire, de Corneille ou de Manfalouti et d’Ibn Arabi. Il est une personnalité dont l’esprit de tolérance et homme d’appareil atypique qui savait gérer les conflits au sommet lorsqu’il était au côté de feu Mohamed-Chérif Messaâdia (l’homme que j’ai connu) au Secrétariat permanent du FLN. Par la suite, et après les événements du 5 octobre 1988, quand tout a été remis sur le dos du FLN, il a eu le courage de s’exprimer à travers un livre, du temps du Parti unique : « Le FLN, instrument et alibi du pouvoir », ensuite un autre : « Le FLN a-t-il jamais eu le pouvoir ? », et enfin suivi d’un troisième, en 2008 : « Le FLN, la refondation ou…, le Musée »

Et c’est cette Algérie dont il a eu la prémonition de raconter aux jeunes, il y a quelques années, à travers son ouvrage son ouvrage : « Algérie, terre de foi et de culture », et bien après, en allant dans les confins de l’Histoire, en éditant son oeuvre qu’il a intitulée : « Trilogie, la glorieuse épopée de nos ancêtres ». Infatigable, il s’en est allé présenter de grands Hommes, jusque-là occultés : « L’Émir Abdelkader et les siens, l’ultime étape au Levant » dont il retrace l’oeuvre de ce grand héros national, qui a dirigé la résistance anticoloniale d’une Nation plusieurs fois millénaire, de même qu’Il a rappelé les « réflexions du visionnaire » qu’est « Ahmed Kaïd : Homme d’État », dans deux ouvrages, d’une parfaite réalisation.

On peut conclure, concernant Kamel Bouchama, ce militant convaincu, qu’en plus de ses nombreux ouvrages et contributions dans la presse nationale et internationale, il a effectué nombre de missions officielles à l’extérieur. Il est de ce fait, récipiendaire de plusieurs décorations et de distinctions internationales qui démontrent la reconnaissance de nombreuses organisations et de plusieurs hautes personnalités dans le monde, pour ses capacités de travail, de militantisme et de solidarité avec les causes justes. D’ailleurs, dans ce cadre-là, il a pu recueillir la sympathie, voire l’amitié et la fraternité des hauts dirigeants du Moyen-Orient, notamment les combattants de notre cause centrale « La Révolution palestinienne », et principalement le leader Abou Ammar, Yasser Arafat qui nous a laissé cette judicieuse sentence : « Celui qui produit, ne meurt pas ! »
Et notre ami Kamel est toujours dans la production, avec cet incommensurable don de soi.

(*) Dr Boudjemâa HAICHOUR
Chercheur universitaire-Ancien ministre

 

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