La «bleuite» complot ou crime impardonnable ? : Paroles de victime

La «bleuite» complot ou crime impardonnable ? : Paroles de victime

Mohamed Benyahia est un moudjahid de la Wilaya III qui a été à la fois témoin et victime des affres de la «bleuite» en 1958. Né en 1930 à Barbacha, dans la wilaya de Béjaïa, il a publié ses Mémoires en 1993 sous le titre La conjuration du pouvoir – Récit d’un maquisard de l’ALN, un ouvrage qui n’a jamais été réédité, alors qu’il comporte des témoignages rares sur cet épisode de la guerre de Libération nationale qui est resté longtemps objet de censure et de mystification.

L’auteur impute cette dérive sanglante, d’abord aux officiers du 2e bureau de l’action psychologique de l’armé française, qui a tissé tout ce complot, puis à l’entourage direct du chef de la Wilaya III, le colonel Amirouche, qui, selon lui, avait trouvé l’occasion pour l’éloigner des jeunes officiers instruits qui formaient l’ossature du PC de la wilaya III.

D’entrée, Mohamed Benyahia écrit : « Notre chef de wilaya, le colonel Amirouche, meneur d’homme, brave, admiré et aimé, succomba à l’intoxication de l’ennemi et céda à la pression d’homme qu’il avait antérieurement suspendus de leurs fonctions pour incompétence et remplacés par des cadres lettrés.» « Ces hommes, enchaîne-t-il, n’avaient cessé de roder autour de lui et de lui répéter que les «gens de l’école» auxquels il les avait sacrifiés ne manqueraient pas de s’en prendre à lui et de le chasser à son tour. A partir de là, toute personne sachant lire et écrire était devenue suspecte», souligne Mohamed Benyahia.

L’auteur témoigne de la genèse des purges et n’hésite pas à citer des noms de «bourreaux» – chose rare – désignés pour accomplir une tâche à laquelle ils n’étaient pas préparés : «Le premier accusé à l’interrogatoire duquel j’assistais était Arezki. C’était le chargé des liaisons interrégionales. Arezki est attaché à un arbre, raconte-t-il. Quatre maquisards et le lieutenant Larbi Touati le rouent de coups de bâtons. Un autre maquisard allume un feu et, avec un bambou incandescent, le brûle aux parties génitales et sous les aisselles».

Le témoin poursuit son récit digne d’un thriller : « Pour étouffer ses cris, ils lui mettent un chiffon dans la bouche. De grosses gouttes de sueur perlent de son front. Lorsque les coups et les brûlures deviennent insupportables, Arezki hoche la tête pour signifier qu’il est prêt à parler. On lui retire le bâillon. Dans un râle de désespoir, il dit : « Il n’ya de Dieu qu’Allah et Mohammed est son prophète. Je jure que je suis un moudjahid authentique et que je n’ai jamais trahi personne». Et, à chaque fois, Touati s’écrie : « Ah bon ? Tu te fous de nos gueules ? » Et s’adressant aux maquisards, il leur ordonne de lui remettre le bâillon et de reprendre les tortures». L’auteur explique que le même scénario se répétera à plusieurs reprises. A la tombée de la nuit, Arezki mourra sans avoir fait le moindre aveu».

Combien y avait-il eu de cas semblable à ce malheureux supplicié dans les maquis lors de cette folle campagne dite de la «bleuite» ? L’auteur avance le chiffre de six milles jeunes sacrifiés, «dont le seul tort était de savoir lire et écrire», tient-il toujours à rappeler. N’est-ce pas un peu exagéré, sachant que ce nombre dépasse le total des effectifs de la Wilaya III ? Peut-être avait-il, à la vue d’un tel massacre, perdu la notion du nombre ! Quoi qu’il en soit, sa perception, vraie ou hypertrophiée, ne peut être assimilée à ces discours de propagande colonialiste qui tend à gonfler le nombre de victimes des complots fomentés par le service de l’action psychologique de l’armée française contre le FLN/ALN pour se valoriser ou mieux mépriser l’adversaire.

Lui-même suspecté et arrêté dans la même vague, Mohamed Benyahia en gardera des souvenirs indéfectibles, mais ceux-ci n’entameront jamais sa conviction et son engagement pour l’indépendance du pays. Au contraire, cela le rendait encore plus déterminé à lutter, à son niveau, pour la sauvegarde de l’unité des rangs et la cohésion de l’ALN.

Arrêté, comme il le consigne dans son ouvrage, par le commandant Fadhel Hmimi, un des adjoints du colonel Amirouche dans la vallée de la Soummam (décédé en 2003), il ignorait encore tout de ce qu’on lui reprochait. Emmené au PC de la Wilaya III, à Bounaâmane, en même temps que plusieurs maquisards comme lui, il sera présenté au colonel Amirouche. Ce dernier, après une brève discussion, le rassure et lui promet de résoudre son cas dès son retour d’une mission de quelques jours. Il a même ordonné de lui remettre son arme. «Amirouche tarde à venir, écrit Mohamed Benyahia. (…) H’mimi en profite. Il m’appréhende de nouveau, m’en lève mon arme et ordonne qu’on me ligote les mains». Il sera emmené ensuite à un ruisseau et on commence à le torturer. L’interrogatoire tourne autour d’un seul sujet : l’attitude d’un jeune moudjahid soupçonné d’être un bleu, et dont Mohamed Benyahia était l’adjoint. Il raconte : «Je tiens bon et refuse de m’associer à leur machination. C’est alors le grand clavaire pour moi et pour mes hommes, s’indigne-t-il. Dès l’aube, nous devons marcher, pieds nus, sur les cailloux, les épines et la neige. Les mains liées derrière le dos, nous sommes attachés les uns aux autres par les bras. On nous conduit en forêt ; on nous fait asseoir à même le sol, avec interdiction de bouger ou de parler. Nous restons sous la pluie toute la journée. Le soir, nous regagnons notre hutte. On nous donne, par jour, à chacun un huitième de galette et un peu d’eau». Les détenus gouteront à toutes sortes de sévices qui rappellent les supplices pratiquées dans les sinistres geôles coloniales : « S’il arrive à quelqu’un de vouloir faire ses besoins, on ne le détache pas ; il doit se soulager devant les autres. S’il s’attarde, il reçoit des coups de bâton. Nous sommes tous constipés ; car pour calmer notre faim, on nous fait brouter de l’herbe, à la manière des animaux, sous l’œil amusé de nos gardiens. Nous nous mettons à genoux et, avec les dents, nous coupons l’herbe que nous mâchons.»

Le pire est à venir dans ce témoignage si poignant de Mohamed Benyahia :
«En cours de route, à l’aller comme au retour, si l’un d’entre nous traîne la patte ou s’affaisse, on le détache, on l’égorge et on jette son corps dans un fourré, sans l’enterrer». L’auteur a dû assister à de pareilles cruautés. Il poursuit son témoignage : «Partout, à Bounâmane, à Attrouch et ailleurs, on voyait les squelettes et les crânes de nos frères. Ces ennemis de Dieu et de l’Algérie les avaient assassinés et jetés sans sépulture. C’était un cimetière sans tombes, un abattoir des innocents», clame-t-il, avant de s’interroger : «Mais pour le compte de qui, ce carnage ? » Son jugement est sans appel : « Certes, le deuxième bureau français a su se jouer de chefs incultes, mais ceux-ci savaient ce qu’ils faisaient. Ils avaient trouvé une occasion inespérée de se débarrasser de ceux qui, en toute logue, devaient les supplanter, puisque, à tous les échelons de la wilaya, il fallait des hommes compétents, intelligents et lettrés. »

In Memoria

à suivre …

 

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