Les actions d’août 1955 : une guérilla aux objectifs politiques

Les actions d’août 1955 : une guérilla aux objectifs politiques

Relecture des évènements et de la personne de Zighoud Youcef

Beaucoup d’écrits historiques sur les évènements du 20 août 1955 en réduisent la portée militaire et politique en mettant en avant des actions militaires sans portée et sans préparation suffisante, affirmant même que celles-ci auraient causé du tort à la révolution algérienne. Même la personnalité de Zighoud Youcef qui en fut l’organisateur est réduite dans bien des écrits d’historiens étrangers et même algériens, mettant en avant ce qui aurait été d’après eux son faible niveau politique, réduisant la dimension de ce stratège à celle d’un combattant de terrain, certes courageux mais loin d’être un chef d’une grande dimension politique.

Les actions militaires engagées sur plusieurs jours à partir du 20 août 1955 dans plusieurs agglomérations sur le territoire de la Wilaya II valent surtout par les objectifs politiques recherchés. Les actions ont été caractérisées par leur non-conformité aux techniques de guérilla qui recommandaient les attaques surprises de préférence la nuit et dans des lieux isolés, le harcèlement par des unités légères et extrêmement mobiles, le refus de l’engagement face à des troupes supérieures en nombre et en armement, le combattant devant être toujours invisible et insaisissable, fuyant devant l’ennemi, agissant par surprise frappant à l’improviste pour se réfugier rapidement dans des abris isolés. Le 20 août 1955, la symbolique était partout, déjà dans le choix de la date. Les moudjahidine qui y avaient participé le confirment : le choix de la date du 20 août était un message de solidarité aux combattants marocains et un hommage au roi du Maroc Mohammed V qui avait été déposé par la puissance coloniale le 20 août 1953. Les actions militaires déclenchées n’ont pas prévalu par l’utilisation des techniques militaires de la guerre populaire : attaques surprises, refus du combat prolongé, harcèlement suivi de fuite devant des concentrations de troupes ennemies, décrochages suivant immédiatement les premiers contacts avec l’ennemi, etc. Les techniques employées étaient contraires : attaques en plein jour à visage découvert, participation directe et bien visible des populations aux côtés des combattants de l’ALN, volonté considérée comme suicidaire de lancer des attaques bien visibles avec des moyens réduits contre des objectifs militaires et civils, bien visibles et sans se camoufler, attaques repérables par tous et parfois annoncées. L’objectif était justement d’engager directement les populations civiles bien visibles aux côtés des combattants de l’ALN, montrer leur détermination en les engageant à visage découvert et en plein jour dans des endroits publics, au su et au vu de tous, aussi bien des soldats de l’armée coloniale, des Européens que des populations algériennes. Il fallait révéler la détermination des combattants et des citoyens engagés à leur côté à la fois pour montrer leur courage et pour encourager et galvaniser les populations algériennes qui ne manqueraient pas d’assister aux combats. La détermination des populations civiles a inquiété les forces coloniales et a été un puissant facteur de motivation pour toute la population algérienne. Cette fois-ci, le combattant n’attaquait plus par surprise, fuyant volontairement devant les nombreuses concentrations de troupes ennemies, refusant le contact direct devant des forces trop importantes. Les combattants auxquels s’étaient joints des civils cherchaient le combat direct, bien visible, dans des lieux publics, lançant un défi à des forces bien supérieures, à la manière des combats des chevaliers où ceux-ci cherchaient à défier leurs adversaires et montraient leur courage et leur détermination devant un ennemi souvent supérieur en nombre et en armes. Leur objectif était de renforcer le soutien des populations civiles, en leur enlevant toute crainte devant le combat et surtout d’effrayer les forces adverses habituées à des harcèlements de nuit dans des endroits isolés de la part d’un adversaire habitué à refuser le combat direct. De plus, un tel courage devant une mort certaine, une telle détermination ne pouvaient qu’avoir pour conséquence le renforcement des sympathisants encore peu engagés et hésitants à rejoindre la lutte. Zighoud Youcef a engagé des actions militairement inégales et risquées qu’on a pu assimiler à des opérations suicides, parfois condamnées à l’échec militaire certain. Le but recherché était d’abord politique : montrer l’adhésion des populations civiles au combat armé pour l’indépendance, les galvaniser et aussi susciter l’engagement des citoyens plutôt «tièdes » et hésitants. Ceux-ci allaient s’engager davantage devant les preuves de courage des combattants et les indécis et les « mous » allaient refuser de s’engager aux côtés des forces colonialistes.

Les actions déclenchées à partir du 20 août 1955 ont été un exemple où des actions purement militaires avaient comme objectif final un but politique : montrer la détermination des combattants, galvaniser les sympathisants encore hésitants, couper la route à ceux qui auraient été tentés de s’engager aux côtés des forces coloniales. La crainte des milices colonialistes s’étendit à tous les combattants mais aussi aux populations européennes dans leur ensemble.

Zighoud : un militant politique de la première heure
Les premiers compagnons de Zighoud Youcef adolescent ont gardé de lui l’image d’un écolier studieux et appliqué, ayant obtenu son certificat d’études primaires à l’école française à l’âge de quatorze ans, après être passé par l’école coranique. Il se forma par la suite dans le scoutisme. A l’âge de dix-huit ans, il est militant au PPA où il deviendra responsable de la structure locale et trouve une place chez un forgeron français de sa ville natale, Condé-Smendou, et avec qui il deviendra associé. Aux élections municipales de 1947, il est élu adjoint au maire de sa ville sous l’étiquette MTLD. Il est en même temps à l’OS dont il organise la section locale. En 1950, à la suite du démantèlement de l’OS, il est arrêté et emprisonné à la prison d’Annaba. Il arrive à s’évader avec ses compagnons dont Mostefa Benaouda, Slimane Barkat et Abdelbaki Bakhouche.Pour échapper à la police, il se réfugie dans les Aurès où en compagnie d’autres anciens militants de l’OS contraints à la clandestinité, il se consacre à la préparation militaire. Au printemps 1954, il participe à la réunion des vingt-deux. Et peu de temps après le déclenchement de la guerre de libération, il est aux côtés de son chef de zone Mourad Didouche quand celui-ci tombe au champ d’honneur le 18 janvier 1955, près du douar Oued Boukarkar. Il prend alors le commandement de la zone du Nord Constantinois, lui succédant. Avec l’aide de ses proches compagnons, dont Lakhdar Bentobbal et Mostefa Benaouda, il décide de faire face à une situation particulièrement difficile pour l’ALN. Sur le plan militaire, les groupes de combattants étaient isolés les uns des autres, sans liens entre eux, ils subissaient les effets de l’état d’urgence marqué par les arrestations massives et les répressions de grande envergure. Zighoud Youcef voulait surtout frapper un grand coup sur le plan psychologique et politique. Il voulait faire adhérer massivement les populations à la Révolution en les engageant directement dans le combat et en assurant leur jonction avec les combattants. Il voulait surtout remonter le moral des populations et les galvaniser. En même temps, il constatait les tentatives des autorités coloniales de susciter une adhésion à leur politique chez certaines catégories de la population. La guerre de libération avait été jusqu’alors limitée au territoire de la zone 1 (Aurès) et l’armée coloniale voulait l’y enfermer et éviter toute propagation. Dans les autres régions du pays, les actions étaient restreintes. Il fallait, d’après lui, redonner courage et confiance à la population contre laquelle le pouvoir colonial avait décidé de nombreuses mesures de répression : extension de l’état d’urgence, rappel de contingents d’appelés, mobilisation des engagés algériens (harkis, goumiers). Zighoud cherchait sur le plan militaire à obliger l’armée française à répartir ses troupes sur des territoires plus vastes, répondant ainsi à l’appel de Mostefa Ben Boulaïd qui lui avait demandé de soulager les combattants des Aurès sur lesquels étaient concentrées les frappes de l’armée coloniale.

Les actions du 20 août 1955 produisirent les effets escomptés. L’Algérie est vraiment entrée en guerre après cette date. L’armée française éparpilla ses forces sur des territoires plus étendus et dut faire face à l’extension de la guerre de guérilla. La réaction se traduisit par l’extension de la répression, les attaques massives contre les populations civiles, coupant ainsi de manière profonde et irrémédiable toute possibilité d’adhésion des populations algériennes aux manœuvres politiques des colonialistes. Les combattants de l’ALN renforcèrent leur proximité avec les populations locales. Sur le plan international, les actions d’août 1955 montrèrent la détermination des populations algériennes à soutenir la guerre d’indépendance et à accepter d’importants sacrifices. Cela fit grand effet sur l’opinion française qui comprit que la France était entrée dans une guerre difficile et qu’elle devait faire face à des combattants résolus et disposant du soutien des populations civiles. En même temps, l’organisation du FLN mena une politique souple et même conciliante envers les élus algériens des assemblées locales, cherchant à les attirer et à la dissuader d’apporter leur soutien à la politique coloniale. On vit dans les quelques mois qui suivirent le détachement de ces élus qui dénoncèrent les mesures de la colonisation et refusèrent d’apporter leur caution à l’administration coloniale.

Zighoud Youcef : un grand conciliateur
Zighoud Youcef s’engagea résolument à défendre les décisions du congrès de la Soummam tout en adoptant une attitude faite d’esprit de conciliation et de sens de la mesure et de retenue dans les conflits qui opposèrent le CCE aux dirigeants extérieurs qui lui étaient opposés, en particulier Ben Bella et Mahsas. Il s’était plié à la volonté commune des dirigeants du FLN de l’intérieur et s’était opposé à l’usage de la violence pour régler les différends qui avaient surgi dans leurs rangs. L’anthropologue Mahfoud Bennoune, qui a été moudjahid de la Wilaya II, l’a décrit ainsi : « Un homme réfléchi, intelligent, sérieux, bien organisé et surtout d’une extrême modestie. » On retiendra également de lui son grand sens politique, son goût de la mesure et de la recherche du compromis, son abnégation en faisant passer les intérêts supérieurs de la Révolution et du FLN avant les considérations sectaires et personnelles.

Les actions menées sur le territoire de la Wilaya II à partir du 20 août 1955 ont eu à la fois un caractère militaire et des objectifs politiques, ne répondant pas aux caractères d’une guerre de guérilla faite d’attaques surprises, de combats de nuit, de fuites devant l’ennemi, en privilégiant les harcèlements de nuit dans des lieux isolés et d’accès difficile. L’objectif recherché n’était pas militaire mais d’abord politique : renforcer l’engagement des populations algériennes avec les combattants, galvaniser les sympathisants et leur enlever toute crainte, dissuader les hésitants tentés par le soutien à la politique colonialiste. Les attaques eurent lieu en plein jour par des combattants agissant à visage découvert ne se cachant pas de l’ennemi, acceptant le combat contre des forces supérieures.

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