Liberté de la presse au Maroc : Diktat de la « la presse de diffamation »

Liberté de la presse au Maroc : Diktat de la « la presse de diffamation »

La liberté en général, et celle de la presse en particulier, connait les heures les plus sombres de son histoire depuis au moins trente ans. Sévère, accablant et sans appel, le constat que voici est fait par le célèbre historien et opposant Maâti Mounji dans un entretien accordé au journal français Le Monde.

En matière de respect des libertés publiques et individuelles, le Maroc ne s’est jamais aussi mal porté depuis un bonne trentaine d’années. Ce qui a changé c’est l’embellissement de la façade démocratique du royaume chérifien sous le règne de Mohamed VI.

Le mode opératoire a toutefois changé « grâce » au précieux concours du chef des services de renseignement et de sécurité Abdellatif Hammouchi. Sa spécialité ? Salir la réputation de tous les journalistes ou opposants qui dérangent en fabriquant contre eux des dossiers compromettants pour les forcer au silence.

S’agissant de mœurs essentiellement, ces dossiers scellent la mort politique et professionnelle des concernés. Omar Radi et Soulaimane Raissouni sont par exemple deux journalistes en grève de la faim, qui croupissent en prison depuis de nombreux mois.

Cent vingt journalistes marocains ont signé, mercredi 14 avril, une pétition dans laquelle ils expriment leur « grande inquiétude » quant au sort de MM. Radi et Raissouni et dénoncent la « violation répétée de la présomption d’innocence » et « l’impunité dont bénéficie la presse de diffamation au Maroc ».

Cette « presse de diffamation » est représentée par des « médias » affidés aux services de sécurités et alimentés par des dossiers attentatoires et diffamatoires contre toutes les voix dissonantes qui osent remettre en cause l’ordre établi, ou même en discuter le bien-fondé. Même sous le règne de Hassan II, ce totalitarisme ambiant n’a jamais été aussi pressant et oppressant.

L’historien Maati Monjib (61 ans), une autre figure du combat pour la liberté d’expression, a, pour sa part, été remis en liberté provisoire fin mars, à l’issue d’une grève de la faim de dix-neuf jours. Fouad Abdelmoumni, ancien président de l’Association marocaine de défense des droits humains, militant de Transparency Maroc, a été filmé, à son insu, dans son intimité.

Les vidéos, visiblement prises par des professionnels de l’espionnage, ont été transmises aux amis et à l’entourage du concerné. La volonté de nuire, d’intimider ou de réduire au silence est manifeste. Elle ne relève cependant pas du simple acte isolé ou anecdotique.

Quand le vernis démocratique de Mohamed VI se craquelle

Sous le règne de Mohamed VI, en effet, elle est devenue une marque de fabrique, et la signature attitrée du « monsieur sécurité » du souverain marocain. Il s’agit d’Abdellatif Hammouchi, chef des services de sécurité et de renseignement marocains.

Fouad Abdelmoumni témoigne ainsi dans un entretien accordé à « L’Huma » : Le 13 février 2020, plusieurs personnes m’ont prévenu qu’elles avaient reçu sur leur messagerie WhatsApp des vidéos de moi et ma partenaire filmés à notre insu dans notre intimité. J’ai pu le constater à mon tour en les recevant.

Ces séquences ont été prises par des caméras miniatures dissimulées dans des appareils de climatisation, dans deux pièces : le salon et la chambre. Des appareils extrêmement sophistiqués car la prise de son est très bonne, alors que les caméras étaient cachées dans des appareils qui vibrent, font du bruit ».

Et e préciser vers quelle structures portent ce soupçons et ces accusations : « Ces vidéos avaient déjà été annoncées, avant leur diffusion, par un site de diffamation Chouf TV réputé très proche des services de renseignement, qui avait menacé de me « casser », de divulguer mon intimité si je ne me tenais pas à carreau. Il est évident qu’un appareil au cœur de l’État marocain use et abuse des capacités et moyens de l’État pour terroriser les gens.

N’importe qui ne peut pas rentrer chez moi et en sortir, y installer des engins aussi sophistiqués dans divers endroits de la maison, puis revenir pour retirer ces appareils, en synchronisation avec un site connu pour me diffamer et me menacer à chaque fois que je prends position, en particulier sur les questions des libertés et de la répression au Maroc ».

Cette traque et ce harcèlement, mené par des individus jouissant de moyens colossaux, et ayant derrière eux l’Etat marocain dans son entier, ne semble avoir laissé de côté aucun détail : « En octobre 2019, j’ai su par le Citizen Lab de l’université de Toronto (spécialisé dans le domaine de la cybersécurité – NDLR) que mon téléphone avait été hacké par le logiciel espion Pegasus de l’entreprise israélienne NSO, comme 1 400 autres activistes et journalistes dans le monde ». Pour ce défenseur des droits et des libertés, c’est l’Etat marocain lui-même qui s’attaque aux élites du royaume chérifien.

De fait, il fait partie d’une liste très longe d’artistes, intellectuels et journalistes ainsi pris pour cible à cause de leur liberté de ton. Et d’expliquer les raisons de ce regain d’activisme en matière de chantage exercé sur les sujets jugés « trop libre » de Mohamed VI : « Au Maroc, l’autoritarisme et la prédation sont à bout de souffle.

L’État se montre incapable d’apporter des réponses satisfaisantes pour la stabilisation de la société. Nous vivons une descente aux enfers en matière d’inclusion économique, d’emploi, de création de richesses. Toutes les perspectives ne promettent que détériorations ».

Cette sévère aggravation en matière d’atteinte aux libertés collectives et individuelles trahit, si besoin en était, la peur-panique qui a fini par gagner le Makhzen à l’approche de cette implosion sociale qui risque de basculer le trône de Mohamed VI avec son contenu à cause d’une gestion basée sur la corruption et l’injustice sociale.

Mohamed Abdoun