Mohamed Haichour, expert financier : « un record historique de 300 dinars ou plus pour un Euro d’ici la fin de l’année 2021 »

Mohamed Haichour, expert financier : « un record historique de 300 dinars ou plus pour un Euro d’ici la fin de l’année 2021″

Entretien réalisé par Khelifa Abdenour

Première question : pourquoi les particuliers algériens se dirigent-ils vers le marché noir ou le marché parallèle des devises ?

Selon la réglementation en vigueur, en l’occurrence le contrôle des changes, le Dinar Algérien est une monnaie partiellement convertible. Cette convertibilité n’est adossée qu’aux opérations commerciales (import, export et mouvement des capitaux). Le marché « Black-Market » a gagné en sophistication et en profondeur durant ces dernières années. Le marché noir des devises répond à une défaillance structurelle des institutions financières étatiques. Il joue le rôle d’une soupape pour permettre aux algériens de respirer en-dehors d’un environnement très règlementé. Le besoin des Algériens en termes de devises étrangères pour le tourisme, les frais d’études, les soins médicaux et autres, ne pourra être satisfait que par ce marché animé par le mécanisme de l’offre et de la demande. Les barrières au commerce international peuvent aussi pousser les algériens à s’orienter vers ce marché. L’énorme GAP entre le taux officiel et le taux parallèle pousse l’algérien à aller vers le marché de change informel par un simple arbitrage de rentabilité avec une prime de 50%. Enfin, dans une situation de dépréciation de la monnaie locale, la devise étrangère est utilisée comme monnaie refuge pour se protéger contre l’érosion du dinar.

Deuxième question : comment doit-on faire pour éradiquer le marché parallèle et quelle mesure doit prendre l’Etat pour garantir la disponibilité de la devise pour les particuliers ?

La réponse est claire et précise, le marché de change parallèle disparaitra avec l’instauration de la convertibilité totale du Dinar. Cela peut se faire par la mise en place des mesures macroéconomiques, monétaires et structurelles. Les mesures administratives ne vont jamais pouvoir mettre fin à ce fléau. Il n’y a pas de solution unique mais l’ensemble des mesures pourront l’être. Il est impératif aujourd’hui que la banque d’Algérie sorte des opérations quotidiennes du marché de change qui lui donne le statut de seul pourvoyeur des devises sur le marché national.

Assouplir le dispositif réglementaire du contrôle de change et libérer de plus en plus la circulation des capitaux vers et de l’Algérie, introduire le système d’adjudication sur le marché de change interbancaire peut être une étape intermédiaire afin d’arriver à un régime de change flottant où le dinar sera totalement convertible. Il y a lieu aussi d’entamer la démonétisation du dinar en développant les moyens de paiement électronique pour bancariser la masse monétaire du marché informel. En commun accord avec le FMI, une autre solution moins conventionnelle consiste en l’instauration d’un régime de change double, le premier s’appliquera à l’importation de la matière première et produits stratégiques et le deuxième sera utilisé pour toutes les opérations considérées non stratégiques. Cette mesure aura pour objectif ultime d’unifier ces taux à moyen terme selon une stratégie bien définie au préalable.

Nous pouvons aussi assécher le marché de change parallèle des ressources en devises en éliminant la surfacturation pour les importateurs et la sousfacturation pour les exportateurs.

Troisième question : quel sera le taux de change du dinar face à l’euro après la reprise des vols ?

La reprise des vols est synonyme de la reprise de l’activité de transfert de fonds sur le marché de change parallèle. La fermeture des frontières a pénalisé le mouvement des fonds vers et de l’Algérie, cette nouvelle va redynamiser ce marché en hibernation en raison de la situation sanitaire actuelle. Une hausse de la demande va être enregistrée versus une alimentation timide et graduelle du marché en liquidité à cause du renforcement des dispositifs sanitaires et réglementaires. Elle aura davantage d’impact avec la reprise de la relance économique mondiale.

Toutefois, les pouvoirs économiques viennent d’annoncer une dépréciation accrue de la valeur du dinar pour les 03 prochaines années jusqu’à atteindre un cours de 156 DZD pour un USD en 2023. A mon sens, il sera beaucoup plus à un niveau d’équilibre en 2022 au plus tard, vu les indicateurs macroéconomiques au rouge. Quant à la valeur de l’euro sur le marché parallèle, il atteindra un nouveau record historique de 300 dinars ou plus pour un Euro d’ici la fin de l’année 2021 ou au début de l’année 2022.

Quatrième question : Quel est l’impact qu’aura la reprise des vols sur le marché de la devise en Algérie ?

Tout d’abord, il va falloir énumérer les différentes demandes sur le marché parallèle estimé à environ 10 milliards de dollars par an, à savoir :

  • Le besoin des ménages en quête de ressources pour financer des voyages, des études et/ou des soins médicaux qui restent minimes par rapport aux autres besoins.
  • Le besoin des agents économiques souhaitant acquérir des biens d’importation soumis à des restrictions particulières ;
  • Ceux des citoyens menant des transactions illégales ;
  • Des agents économiques disposant de ressources locales générées par la fraude fiscale et souhaitant acquérir des devises pour acheter des actifs à l’étranger et / ou se constituer une réserve de valeur
  • Des spéculateurs qui parient sur les fluctuations attendues des taux de change officiel et parallèle.

Avec l’annonce de la reprise des vols, je pense que le marché a déjà impacté le prix de l’euro avec une hausse de 16%, aujourd’hui l’euro est à 200.30. Les cambistes vont se préparer pour la reprise de l’activité. Dans un premier temps, il y aura un rush sur la devise qui conduira à une pénurie. Ensuite, le prix va réguler le marché selon l’offre et la demande qui se stabilisera à un niveau de 300 dinars pour un euro.

K.A