Nazim Mekbel, à La Patrie News : « Le travail mémoriel fait partie intégrante de toute société à différentes échelles »

Nazim Mekbel, à La Patrie News : « Le travail mémoriel fait partie intégrante de toute société à différentes échelles »

Propos recueillis par Yasmina Houmad

La Patrie News : Vous êtes l’un des fondateurs de l’association Ajouad Algérie Mémoires, dont vous êtes le président. Pouvez-vous nous en rappeler les objectifs?

Nazim Mekbel : J’ai lancé Ajouad Algérie Mémoires le 03 décembre 2010 avec pour principaux objectifs. Il s’agit de recenser les victimes de façon concrètes sans nous contenter du fameux 200 000 morts, officialiser une journée de la mémoire avec pour date le choix du 22 mars en rappel des deux marches des démocrates du 22 mars 1993 et 1994 et ériger une stèle nationale en mémoire de cette période et au nom des victimes.

Il est aussi question de faire une étude réelle sur le pourquoi d’une telle violence et ses conséquences sur notre société.

Honorer la mémoire des victimes du terrorisme, qu’est-ce que ça signifie ?

Comme je disais, on parle toujours des 200 000 morts, mais d’où vient ce chiffre à partir de quelle étude ? Honorer la mémoire c’est aussi donner une identité à chaque chiffre, puis un visage à chaque nom  Pour cela il faudrait commencer par les recenser. C’est ce que nous faisons. Et qu’il ya aussi ces blessés, dont on ne parle jamais qui ont gardé des séquelles aussi bien physiques que psychologiques. Combien sont-ils, où sont-ils, que deviennent-ils ?

Vous êtes l’un des enfants de personnalités assassinées durant cette sombre décennie. Comment se construit-on après une telle violence ?

C’est difficile de répondre à une telle question, car plusieurs paramètres sont à prendre en compte. L’entourage influe beaucoup sur cette reconstruction. Y parvient-on ? Je ne sais pas vraiment, ce qui est sure c’est que la majorité de la population est restée murée dans un silence et des non-dits. Pour ce qui est de la violence, je pense que c’est toute la population qui a eu à la subir.

A l’occasion de la commémoration de la journée contre l’oubli, la parole des Algériens s’est libérée. Des souvenirs poignants, émouvants ont afflué. Le hashtag (mot-dièse) #Mansinach (Nous n’avons pas oublié) a permis aux Algériens de se souvenir de cette période traumatique, avec émotion et humour… Est-ce une manière pour briser le silence sur un traumatisme longtemps, dissimulé  selon vous ?

L’idée est venue d’un sympathisant d’Ajouad et qui a lancé cet appel sur Twitter.

Pour ce qui est du résultat, nous avons, nous-mêmes été étonné d’un tel afflux de témoignages. Cette réaction est la preuve que, si l’algérien a toujours été dans la résilience, il y a tout de même un besoin de parler, de raconter. Il faut savoir que pour beaucoup de personnes, c’était la première fois qu’ils racontaient leur vécu.

Ce silence a touché toute la population, on oublie que souvent dans une même famille, il y avait un membre de chaque camp. Comment voulez vous faire par la suite, si ce n’est taire de douloureux passé ?

A qui incombe en premier lieu le travail de mémoire, selon vous ? A l’Etat ? Aux collectivités locales ? A la société civile ?

Le travail mémoriel fait partie intégrante de toute société à différentes échelles. Etatique, dans la prise en charge de son enseignement, de ses célébrations et commémoration. Mais aussi à la société civile dans ses actions individuelles et collectives

Et comme personne ne le fait actuellement c’est d’autres qui s’en charge c’est ainsi qu’on ne peut que constater la réécriture actuelle de la décennie noire.

Puisque depuis plusieurs années, un travail de fond a été effectué par une certaine tendance pour ré écrire cette période en dédouanant les islamistes non seulement de leur crime et de leurs actes terroristes mais en faisant oublier tout ce qui s’est avant l’arrêt du processus électoral.

La menace islamiste plane t’elle toujours sur l’Algérie ?

Si vous voulez parler de terrorisme islamiste, je dirais que non. Les paramètres sociaux ont changé.  Les terroristes amnistiés ont pour la plupart une situation bien établie. Des commerces etc … ils soignent leur image.

Rappelez-vous dans les années 90. On appelait un islamiste : intégriste ou extrémistes. Actuellement, ils s’attribuent le qualificatif de conservateurs, qui était jusqu’ il y a peu attribué aux membres du FLN

A l’occasion des élections législatives, craignez-vous le retour de l’islamisme politique ?

Pourquoi craindre l’islamisme politique, puisque nous y sommes déjà sans nous en rendre compte.  Pour ma part ce n’est pas une crainte mais un simple questionnement. Qu’est-ce qu’un courant islamiste va apporter de plus à cette Algérie qui est déjà musulmane ? Puisque l’islam est religion d’Etat. Nous avons un ministère des affaires religieuses et des imams fonctionnaires. Toutes les fêtes religieuses sont chômées et payées. Le pays compte plus de lieux de prière que de centres sociaux éducatifs et de santé. Et nous pouvons nous vanter d’avoir l’une des plus grandes mosquées au monde.

Bio express :

Nazim Mekbel, fils du regretté et illustre Saïd Mekebel, assassiné en décembre 1994, est né en 1966 à Alger. Titulaire d’un BTS en radiologie médicale et d’un diplôme en informatique de gestion, il a été pendant plusieurs années journaliste.

Il a intégré les éditions algériennes Dalimen en 2004. Membre du comité d’organisation du premier festival International de BD d’Alger (FIBDA), il s’est occupé du colloque et de l’exposition sur la bande dessinée africaine.

En 2009, lors du Festival Panafricain d’Alger (PANAF), Mekbel a coordonné l’exposition et la résidence des artistes.

Il est le fondateur en 2010, de Ajouad Algérie Mémoires, par des familles des victimes du terrorisme islamiste. L’association s’est donné pour mission de perpétuer et d’honorer la mémoire de ceux et celles, connus et inconnus, qui sont morts sous les coups de « la folie meurtrière des intégristes ».

Yamina Houmad