Oubi Bouchraya, ambassadeur de la RASD auprès de l’UE, à La Patrie News : « Nous avons un reproche capital à faire au conseil de sécurité ! »

Entretien

Oubi Bouchraya, ambassadeur de la RASD auprès de l’UE, à La Patrie News : « Nous avons un reproche capital à faire au conseil de sécurité ! »

Diplomate de haut vol, digne héritier du défunt Mohamed Khadad, Oubi Bouchraya, représentant de la RASD auprès de l’UE, se départit de sa légendaire diplomatie et pondération dans l’entretien qu’il nous a accordé. C’est que la coupe est pleine, que la souffrance du peuple sahraoui n’a que trop duré, et qu’en dépit de ce constat, il n’entrevoit hélas pas le bout du tunnel.

D’où son « reproche capital » fait au conseil de sécurité de l’ONU, et son indignation devant le silence tacite, pour ne pas dire complice, du Vieux Continent face aux graves et nombreux dépassements commis par le Maroc dans les territoires occupés sahraouis. Il n’en termine pas moins sur une note optimiste : la sombre page de Trump est déchirée, et non pas tournée. Washington, puissance incontestée et incontournable au sein du conseil de sécurité, devrait reprendre, et assumer, pleinement son rôle de « pen holder» alors que le langage des armes a repris, et que la cause sahraouie en arrive à un tournant tout aussi décisif qu’historique, il n’est pas question, pour notre interlocuteur, de revenir au statut-quo d’antan et donc, d’attendre et de souffrir trente années de plus. Avis !

Entretien réalisé par Mohamed Abdoun

La Patrie News : Le rejet d’inclusion les territoires occupés sahraoui dans l’accord « Interbus entre le Maroc et  l’UE est un grande victoire, politique, médiatique et économique pour le Polisario sur les velléités colonialistes et expansionnistes du royaume chérifien. Quelles conséquences, ou suites, en attendez-vous en matière de défense et de promotion de la cause sahraouie ?

Oubi Bouchraya : Indéniablement, la décision prise par la commission européenne de ne pas inclure le Sahara Occidental, qui est un territoire non-autonome, dans l’accord de Interbus de transports routiers entre l’Union européenne et le Maroc, représente une grande victoire pour la cause sahraouie. Depuis la publication de notre communiqué attirant l’attention sur ce risque de dérive, il y a de cela quelques mois, le Maroc a décidé de se retirer de cet accord.

D’abord, il faut se féliciter du fait que la Commission européenne a commencé à prendre conscience de l’importance de respecter les décisions rendues par la justice européenne. Ensuite, le Maroc se rend compte enfin que le chèque reçu à blanc de la part de certaines multinationales arrive à son terme.

Il a enfin compris, que la condition sine-qua-non de décrocher des marchés avec l’Union européenne, c’est de respecter le droit international, à commencer par le droit européen lui-même. On se félicite de cette décision. Elle représente une avancée importante pour nous. C’est d’autant plus important que cette décision intervient à la veille d’une nouvelle session de la Cour de justice européenne.

Le territoire sahraoui, très riche, propriété légitime de son peuple, continue d’être pillé illégalement par des sociétés de droit européen dans la plupart des cas. Où en est votre combat pour stopper ces actions illégales et, par voie de conséquence la présence-même du Maroc sur votre sol ?

Le mobile classique de toute colonisation repose sur l’exploitation des richesses du pays occupé. Le Sahara Occidental est un pays très riche. C’est ce qui explique pourquoi le Maroc s’accroche encore malgré les décisions très claires de l’ONU, de l’UA et de l’UE.  Le Maroc, comme toute puissance coloniale, essaie de perpétuer son occupation en induisant en erreur la communauté internationale.

Le régime d’apartheid en Afrique du Sud, on, s’en souvient, avait agi pareillement, ce qui avait conduit à l’application d’une politique de boycott de ce régime. Le Maroc reproduit présentement le même schéma en tentant d’induire en erreur les compagnies étrangères pour en faire des complices dans l’exploitation illégales des ressources naturelles du Sahara Occidental. Un grand nombre d’entreprises européennes y participent.

Elles sont issues, notamment, de France, d’Italie, d’Allemagne, d’Espagne et de bien d’autres pays. Beaucoup de ces compagnies, prenant conscience des mystifications marocaines, commencent à se retirer.

Il y a une prise de conscience de la gravité de ce que ces compagnies étaient en train de commettre. Cela est rendu possible grâce à l’énorme travail d’information et de sensibilisation mené par les nombreux amis du Polisario et du Sahara Occidental. A la lumière de la décision évoquée dans cet entretien, ces compagnies doivent se poser la question si elles peuvent continuer à piller nos richesses en dehors de tout cadre juridique et légal.

Il n’est plus possible de mener la moindre activité économique au Sahara Occidental dans un cadre légal. C’est le message très fort que nous souhaitons lancer aujourd’hui. Persister sur cette voie, c’est encourager la présence coloniale et illégale sur notre territoire. Pire encore, il y a même des compagnies qui encouragent l’implantation des colons au Sahara Occidental, ce qui représente clairement un crime contre l’humanité selon les termes très clairs du droit international et des droits de l’Homme.

En parlant de l’Europe, qui est en théorie la patrie des droits de l’Homme, son silence sur les graves abus et dépassements marocains commis dans les territoires occupés sahraouis, n’est-il pas assimilable à de la complicité pure et simple ?

Le silence, ou le désintérêt, de l’Europe face à cette situation inacceptable est en contradiction flagrante avec les principes fondateurs de l’UE. Le Sahara Occidental se trouve dans une proximité immédiate de l’Europe, là où le Maroc se targue d’avoir plusieurs accords stratégiques avec l’UE.

La question qui se pose dès lors est celle de savoir comment se fait-il que tous ces dépassements très graves, flagrants, documentés et prouvés par toutes les organisations internationales et humanitaires, échappent aux radars très puissants et hyper efficaces de la plupart des dirigeants européens. Pour l’UE pourtant, la situation des droits de l’Homme est un indicateur principal de sa politique de partenariat et de voisinage. Au fil du temps, l’Europe, et j’ai le regret de le dire ici, est devenue une partie du problème au Sahara Occidental.

Le Maroc est devenu le chouchou de l’UE, ce qui complique grandement toute tentative de règlement de ce conflit sur des bases justes et légales. L’Europe ne se pose même pas la question de savoir comment il est encore possible que la MINURSO soit demeurée la seule mission des Nations-Unies qui ne dispose pas d’un mandat relatif au respect des droits de l’Homme au Sahara Occidental. Des ONG et des parlementaires européens s’indignent et tirent aussi la sonnette d’alarme.

Les dirigeants de l’UE ne peuvent donc pas prétendre ignorer ce qui se passe dans les territoires occupés sahraouis en matière de respect des droits de l’Homme. L’Europe se tait de peur de fâcher le Maroc si elle venait à rappeler à l’ordre Rabat.

L’Europe s’installe dans la logique de plaire, et de complaire au Maroc au détriment du droit international et du respect des droits de l’Homme.

Cette condescendance, ce paternalisme ou cette complicité européenne est-elle liée aux relations étroites qu’entretient le Maroc avec l’entité sioniste, ou avec ses positions pro-occidentales du temps de la guerre froide ?

Le Maroc a été traditionnellement l’allié de l’Occident durant la guerre froide. Cette tradition se perpétue malheureusement. Mais cette situation en devient carrément anecdotique. Le rideau de fer, en effet, est tombé depuis 1991. Ce qui persiste aujourd’hui, c’est cette alliance sacrée entre le Maroc et la France. Cette dernière a le dernier mot quand il s’agit de politique étrangère pour son protectorat qu’est le Maroc. Le Maroc et l’Espagne cèdent systématiquement, et malheureusement, au chantage du Maroc. Il s’agit surtout des menaces terroristes et de l’immigration illégale.

Est-ce que la vapeur a quelque chance d’être renversée avec la reprise du conflit armé, qui a fait que le dossier sahraoui est redevenu prioritaire aux yeux des instances internationales ?

La reprise du conflit armé donne du crédit aux appels que formulait le Polisario et le peuple sahraoui depuis plusieurs années déjà. A savoir, que cette souplesse, ce silence et cette complicité, ne feront qu’aggraver ce conflit, et le pousser vers des dérapages certains.

Les incidents du 13 novembre passé en sont la résultante directe. L’impunité marocaine l’a encouragé à occuper un territoire nouveau, à savoir la zone tampon d’El Guerguerat, et à élargir son mur militaire de la honte. Le cessez-le-feu a été violé par le Maroc. Le Polisario se trouve en position de légitime défense. Nous n’avons donc repris les armes que contraints et obligés.

La reprise de ce conflit militaire vient aussi compliquer une situation régionale qui était déjà très sensible sans cela. On avait maintes fois mis en garde contre ces risques de dérapages mais en vain. La responsabilité de l’Europe est entière sur ce qui se passe aujourd’hui au Sahara Occidental.

Très concrètement, qu’attendez-vous du conseil de sécurité, qui doit se réunir incessamment sur le Sahara Occidental ?

D’abord, nous souhaitons formuler un reproche capital à l’adresse du conseil de sécurité. Nous tenons à le proclamer à haute voix. La guerre a éclaté depuis le 13 novembre au Sahara Occidental. Mais, le conseil de sécurité se comporte comme s’il ne s’y passait rien. Et encore, sans l’intervention de l’Allemagne, fin décembre, ce conseil aurait pu continuer à ignorer e dossier grave et sensible pendant longtemps.

Cette attitude dénote une grande absence de volonté politique de la part de cette institution qui, pourtant, est directement concernée par ce conflit. Il existe des forces au sein du conseil de sécurité qui voulait dévoyer le processus de règlement du conflit sahraoui pour l’amener vers le sens souhaité par les dirigeants marocains. A partir du référendum d’autodétermination, on aurait abouti vers ces formules vagues et vides de sens, qui n’ont pour but que de préserver le statu quo qui sert grandement les intérêts marocains.

Depuis 2019, et la démission de Horst Kohler, il n’y a lus de processus politique au Sahara Occidental. Le secrétaire général de l’ONU a laissé le processus sans un pilote aux commandes pendant un an et demi. Il s’agit là d’une preuve formelle de manque d’intérêts des Nations-Unies à résoudre le conflit au Sahara Occidental. Il nous semble que le SG de l’ONU ne désirait qu’une chose, maintenir le statut-quo qui, pourtant, ne sert que les intérêts  marocains. A la fin, on en arrive si les vaillants guerriers du Polisario n’étaient pas sollicités pour être les gardiens de l’occupation de leur propre patrie. C’est inadmissible pour eux et pour nous. Voilà, donc, le message qu’on veut lancer à la veille de cette rencontre : la situation est grave.

On refuse catégoriquement de laisser reconduire le même schéma pour vivre trente nouvelles années d’occupation, de pillage, sur fond de fausses promesses. Les tables rondes et les discussions stériles et sans fin, nous ne voulons plus en entendre parler. C’est en effet le peuple sahraoui qui en souffre. La désignation d’un nouvel envoyé spécial ne sera pas la solution magique qui permettra de résoudre ce conflit.

Qu’attendez-vous en priorité du conseil de sécurité ?

Le conseil de sécurité doit étudier en profondeur les causes et les origines de ce dramatique échec qui perdure depuis trente ans. Il doit en tirer les conclusions nécessaires pour dérouler une feuille de route avec un objectif clair et un calendrier très précis, et non pas vague ou ouvert.

Le tout, avec les garanties nécessaires pour son application sur le terrain. Ce sont trente ans d’échecs successifs. On ne peut pas fermer les yeux et passer dessus comme ça.

Le cessez-le-feu, pour nous, n’existe plus ! La résolution adoptée par le conseil de paix et de sécurité africain en date du 9 mars passé a marqué un tournant et un processus qui devrait amener l’ONU à suivre cette feuille de route que nous attendons et appelons tous de nos vœux.

Un changement de cap est-il possible avec la présence de la France au sein du conseil de sécurité en tant que membre permanent ?

C’est notre revendication en tous cas. Le conseil de sécurité doit assumer ses responsabilités. Il y a la guerre au Sahara Occidental ! Des gens y meurent. L’ONU a échoué au Sahara Occidental. Cet échec est dû à sa complaisance vis-à-vis du Maroc.

L’autre poids lourd au sein du conseil de sécurité est Washington. Y a-t-il une chance que les Etats-Unis redeviennent « pen holder » pour le Sahara Occidental après l’annonce de Trump sur la prétendue « marocanité du Sahara Occidental » ?

On a grand espoir que Biden revienne sur la décision de son prédécesseur. Nous le pensons parce que l’annonce de Trum s’inscrivait sur un registre strictement unilatéral. Or, Biden se base quasi-exclusivement sur l’importance du multilatéralisme. L’annonce de Trump contredit foncièrement les principes fondateurs des Etats-Unis, comme le droit de tous les peuples à l’autodétermination, le rejet de tout accaparement d’un nouveau territoire par la force, la déclaration de 1918 du président Wilson… Le rejet planétaire unanime de cette  annonce de Trump plaide également en faveur de son annulation. Nous pensons que Biden va relancer la position traditionnelle des Etats-Unis vis-à-vis du conflit du Sahara Occidental pour lui faire recouvrer son statut de pen holder. C’est une position qui permet de jouer le rôle d’intermédiaire entre les deux parties et, donc, de demeurer objectif face à ce conflit. D’autre part, Washington, en sa qualité de première puissance au monde, a pour tâche et pour devoir de prévenir les conflits armés.

Mohamed Abdoun