Pr Brahimi El Mili, ex-enseignant à Sciences Po de Paris : « Boycotter les élections locales serait irresponsable, et carrément criminelle »

Pr Brahimi El Mili, ex-enseignant à Sciences Po de Paris : « Boycotter les élections locales serait irresponsable, et carrément criminelle »

Nul doute que l’enjeu principal des prochains rendez-vous électoraux réside avant tout dans la participation et, partant, dans l’adhésion populaire à la dynamique nouvelle initiée par le président de la République Abdelmadjid Tebboune.

Le poids des assemblées élues, présentes et/ou à venir dépendra en effet en grande partie du taux de participation avec lequel ces dernières auront été élues. Boycott et désintérêt vis-à-vis des urnes relève dès de l’irresponsabilité et de la démission politiques au regard des énormes enjeux en cours.

Parfaitement fondée et lucide, l’analyse que voici est accentuée par le professeur Naoufel Brahim El Mili enseignnant à Siences Po de Paris, dans de percutants faites ce jeudi au journal Sputnik. Il est également l’auteur d’un important livre paru en deux tomes, intitulé « France-Algérie, 50 ans d’histoires secrètes »  Dans un entretien à Sputnik en effet, le Pr Brahimi El Mili, ex-enseignant à Sciences Po Paris, analyse les résultats des législatives du 12 juin en Algérie.

Il évoque les raisons de l’abstention record, avertissant que tout appel au boycott des municipales «est irresponsable» voire «criminel». Selon lui, l’Assemblée a des chantiers urgents à lancer. Abordant le phénomène de l’abstention, l’expert explique que «pour la présidentielle, les appels au boycott reposent sur le désir de créer une assemblée constituante avant toute chose. Position politicienne surréaliste car un tel processus est chronophage au moment où l’Algérie traversait une crise politique sans précédent».

Dans ce sens, il rappelle que «la Tunisie post-Ben Ali a « perdu » presque trois ans d’économie pour établir une nouvelle constitution. L’objectif était louable, notre voisin ne voulait plus de dictateur». Et de constater que «cependant le résultat est assez affligeant: personne ne détient le pouvoir donc personne ne décide vraiment, institutionnalisant ainsi l’immobilisme politique». Ainsi, selon lui, «la constituante s’avère donc être une vraie mauvaise idée dans un contexte tunisien de transition.

Que dire alors de l’Algérie, pays plus grand, plus complexe et surtout assujetti à moult tentatives d’ingérence». Pour ce qui est de l’abstention aux dernières législatives, l’interlocuteur de Sputnik indique qu’elle «s’explique par des raisons diverses. D’abord l’appel au boycott permanent, notamment en Kabylie où l’abstention était quasi-totale. Ensuite, nombreux étaient les Algériens à suivre les procès-fleuves des députés qui avouaient devant la justice avoir acheté leur siège à coup de milliards de centimes». «L’image de l’Assemblée nationale est ternie», juge-t-il.

Après la déchéance de l’ancien Président, «un autre Hirak s’est vautré dans une position de dégagisme outrancier», soutient le Pr Brahimi El Mili, rappelant que «toutes les transitions aussi bien dans les pays de l’Europe de l’Est, en Amérique latine qu’en Afrique du sud, ont réussi grâce à la négociation». Et de constater que «le nouveau Hirak refuse de négocier ni même de dialoguer.

Une posture très curieuse et peu constructive mais qu’il faut écouter voire convaincre». Le prochain rendez-vous électoral «est très important: les municipales», avertit le spécialiste, soulignant que «la mairie est le premier lien entre le citoyen et l’État. À cette occasion, tout appel au boycott est non seulement irresponsable mais surtout criminel car il ne faut pas couper l’Algérien de la politique locale, elle fait part de sa vie quotidienne», met-il en garde.

Outre le manque de légitimité dont souffre l’APN fraîchement élue en raison du taux élevé d’abstention, Naoufel Brahimi El Mili estime qu’elle devrait prendre à bras le corps certains chantiers à même de «reconquérir la confiance des Algériens». Pour lui, «vient en premier celui de la décentralisation, ensuite le système sanitaire et la politique éducative. Des sujets qui méritent une totale refonte pour mieux appréhender l’Algérie nouvelle».

Tout en affirmant que la décentralisation est un travail de longue haleine, il estime qu’il «convient de créer de nouveaux territoires, vocable plus adapté que régions car trop connoté. L’idée est de penser ces territoires par rapport à leurs spécificités culturelles, économiques et géographiques. Une complémentarité économique est à créer entre ces nouveaux territoires […] C’est aussi le rôle des municipalités dans un contexte de décentralisation intelligente.

Sans oublier ni l’agriculture ni l’artisanat et encore moins la responsabilisation des politiques locaux voire territoriaux qui doivent être élus et disposer d’une plus grande marge de manœuvre». Enfin, Naoufel Brahimi El Mili avance certaines pistes de réflexion stratégique en vue de donner à l’Algérie le poids de puissance régionale au Maghreb, en Afrique et dans le bassin méditerranéen.

Ali Oussi