Sakiet Sidi Youssef : la brutalité d’une armée de félons

Sakiet Sidi Youssef : la brutalité d’une armée de félons

Le 8 février 1958, une escadrille d’une trentaine d’avions de l’armée française bombarde le village tunisien de Sakiet Sidi Youssef, situé à proximité de la frontière tunisienne.

Il y a de très nombreux morts parmi la population civile. Cet évènement appartient à l’histoire commune des deux peuples.

Il est aussi un moment important de la décomposition du système politique français du fait de l’action du commandement militaire qui affiche ouvertement sa rébellion contre le pouvoir politique, et conduira trois mois plus tard le coup d’Etat du 13 mai.

Le bombardement aurait été déclenché pour répondre aux tirs essuyés par un avion français de reconnaissance qui avait survolé le territoire tunisien.

En fait, l’armée française aurait mal accepté le succès remporté par l’ALN dans la bataille du Djebel Ouasta le 11 janvier 1956, en territoire algérien, au cours de laquelle, selon la presse française de l’époque, quinze militaires français étaient morts. Quatre soldats avaient été faits prisonniers.

Le FLN a réussi là un coup politique de grande portée. Il présenta ses prisonniers à la Croix-Rouge internationale dont deux délégués, De Preux et Hoffman, traversèrent sans encombre la frontière. L

a publication de leur témoignage accentua le ressentiment de l’armée française qui s’estima humiliée. La raison, pour elle, incombait au pouvoir politique coupable même d’avoir accordé l’indépendance aux Tunisiens. Il fallait selon elle réoccuper la Tunisie et combattre l’ALN des deux côtés de la frontière.

Les groupes extrémistes de la minorité européenne sont mis en mouvement : ils rédigent des communiqués très violents et une pétition est adressée au gouverneur Robert Lacoste exigeant des représailles contre la Tunisie.

Au début de 1958, la lutte armée s’était fortement consolidée en Algérie. La résistance s’était étendue dans toutes les régions du pays aussi bien dans les campagnes que dans les villes et la volonté d’indépendance avait touché toutes les catégories de la population.

Depuis le Congrès de la Soummam, le FLN avait une stratégie claire : étendre la lutte armée et créer une insécurité générale qui oblige l’armée française à un effort de guerre extrêmement couteux qu’il serait difficile à maintenir très longtemps.

L’objectif restait éminemment politique : regrouper toutes les catégories de la population sans distinction et toutes les sensibilités autour d’un objectif central qui était le droit à l’indépendance du peuple algérien. L’offre de négociations sur la base de la reconnaissance de ce principe, formulée dès le 1er novembre 1954, a été confortée par le congrès de la Soummam.

La stratégie du FLN visait aussi à rendre impossible l’émergence d’une force politique algérienne qui accepterait le maintien de la domination coloniale moyennant quelques réformes politiques.

Les gouvernements cèdent devant l’armée

Dès 1955, le pouvoir politique français connaissait la dimension du problème posé par la guerre de libération. Il reconnaissait les abus du système colonial et commençait à envisager des solutions.

Il ne prit pas la mesure de la volonté d’indépendance et pensait maintenir la domination coloniale en l’aménageant. On décida d’accorder de nouveaux droits à une élite et d’améliorer la situation matérielle des populations dans l’espoir de leur faire accepter le maintien de la présence française.

Les gouvernements français de l’époque, de tendance centriste et socialiste, pris entre les pressions de leur base électorale et les pressions des groupes extrémistes, affirmèrent leur volonté d’arriver à la paix en Algérie.

Ils avancèrent des propositions de statuts qui maintinrent les situations de domination des populations algériennes et qui furent rejetées par les différentes forces politiques.

Dans ces confrontations politiques, l’armée française joua un rôle décisif. Marquée par une série d’échecs depuis deux décennies de guerre, l’armée française n’avait pas réussi à faire sa mue.

Elle restait enfermée dans une doctrine de guerre à l’ancienne où, d’après elle, la victoire venait de l’utilisation appropriée d’armements modernes. Elle vécut très mal la défaite de Diên Bien Phu, refusant d’admettre à la fois les erreurs techniques de combat et la négligence de la dimension politique et psychologique des conflits.

Elle retira de la guerre d’Indochine le sentiment d’avoir été trahie par un pouvoir politique qui s’était, selon elle, précipité pour signer la paix alors qu’une victoire militaire était possible.

Elle crut avoir trouvé la méthode face à une guerre de partisans : la répression systématique généralisée pour obtenir le renseignement, le déplacement en nombre des populations pour isoler les combattants, l’utilisation des « retournés », des soldats recrutés au sein des populations locales, le développement des actions de noyautage et d’intoxication, l’action psychologique.

Elle essaiera ces solutions en Algérie. Le commandement militaire était convaincu qu’une victoire militaire était possible et que celle-ci ne pouvait se réaliser que si le pouvoir politique soutenait son armée.

Elle décida alors de s’imposer au gouvernement pour l’obliger à se soumettre à sa volonté et finit par mener un coup d’Etat.

Les gouvernements successifs cédèrent très tôt, dès le déclenchement de la guerre de libération nationale en envoyant des renforts, en autorisant des mesures policières de répression en violation de la loi, en couvrant les actions de répression des populations. Elle s’allia aux éléments les plus extrémistes de la minorité européenne d’Algérie qui lui créèrent les conditions propices à la prise du pouvoir.

Des conséquences politiques désastreuses

Le massacre de Sakiet Sidi Youssef eut des conséquences désastreuses sur le plan international en isolant le gouvernement français dans le camp occidental en particulier des USA qui penchaient pour une solution politique modérée en Algérie, y compris une indépendance formelle, qui éviterait de faire balancer la région dans le camp communiste.

Avec la Grande-Bretagne, ils proposent une mission de bons offices qui évite l’isolement diplomatique international de leur allié du pacte Atlantique et préserve le soutien du président tunisien Bourguiba considéré comme pro occidental.

En février 1958, Jacques Chaban Delmas, un partisan actif du général de Gaulle, était ministre de la Défense.

Il aurait donné son accord verbal pour couvrir le bombardement, sans en informer le chef du gouvernement, Félix Gaillard. L’action avait été décidée par le général d’aviation Jouhaud (qui sera plus tard l’adjoint du général Salan à la tête de l’OAS) et le chef d’état-major de l’armée, le général Ely.

Le ministre des Affaires étrangères, Christian Pineau affirmera à l’Assemblée nationale que l’opération n’avait pas été décidée par le gouvernement français.

Les réactions mitigées de la classe politique accentuèrent le ressentiment de l’armée qui exigea un soutien total du gouvernement.

Les extrémistes parlèrent d’un « nouveau Munich », faisant allusion au manque de fermeté des gouvernements français et britanniques devant l’Allemagne nazie avant le déclenchement de la Deuxième Guerre mondiale.

Le gouvernement de Félix Gaillard est renversé le 15 avril. La période qui s’ouvre est celle des manœuvres qui aboutirent à l’arrivée du général de Gaulle où l’armée joua le rôle décisif.

Celle-ci est confortée dans son rôle central avec la confirmation des pouvoirs militaires et civils du général Salan qui sera remplacé en décembre 1958 par un délégué général, Paul Delouvrier, et par un nouveau commandant en chef de l’armée, le général Challe.

Ce dernier recevra tous les moyens pour mener sa guerre sans qu’il puisse cependant vaincre totalement les combattants de l’ALN.

De Gaulle reprendra alors directement la main pour tenter d’imposer sa solution : une Algérie docile, indépendante dans la dépendance.

Dès la fin de l’année 1959, l’armée commence à perdre son rôle décisif dans la vie politique française.

Sa vision, ses pratiques devenaient un obstacle aux ambitions portées par le général de Gaulle de faire de la France un grand pays industriel moderne, une puissance nucléaire, un acteur international important indépendant des deux grands camps opposés, les USA et l’URSS.

L’échec du putsch des généraux d’avril 1961 marque nettement la fin d’une longue étape.

L’armée entamera alors une nouvelle phase de son évolution, elle sera moins nombreuse, plus professionnelle, avec une plus grande maîtrise des aspects politiques de ses interventions.

Par sa vision dépassée, sa brutalité, son manque de discernement, elle aura été responsable du massacre de centaines de milliers de personnes, aidée par la faiblesse des gouvernements légitimes qui lui firent appel et couvrirent les atteintes au droit dont elle s’est rendue coupable.

In Mémoria

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