Zighoud Youcef et Abane Ramdane Les architectes du 20 août 1955/1956

Zighoud Youcef et Abane Ramdane Les architectes du 20 août 1955/1956

(*) Par Dr Boudjemâa HAICHOUR

Je ne veux pas revenir sur l’historique des deux dates marquantes de notre Révolution, à savoir l’offensive du 20 août 1955 et celle du Congrès de la Soummam, le 20 août 1956.

Beaucoup a été rapporté dans mes précédents articles.
Nous sommes le 20 août 2021. Le pays reprend l’initiative en décidant de pérenniser dans la mémoire collective l’héroïsme et les sacrifices de nos martyrs morts pour que vive l’Algérie dans la dignité et son indépendance chèrement acquises. Aujourd’hui, de nombreuses plumes de part et d’autre des deux rives de la Méditerranée continuent de rapporter ce que chacun de nous considère comme étant le récit national.

Nous voudrions consacrer cet article à deux hommes, dirigeants de la Révolution, Zighoud Youcef et Abane Ramdane et ce, dans un souci de rappeler leur engagement pour asseoir les fondements de cette Algérie qui a sacrifié depuis la conquête française de 1830 à 1962 plus de dix millions de nos chouhada.

Loin des controverses et des passions, les acteurs de l’histoire sont en droit d’apporter leurs témoignages. Il est tout à fait clair que le devoir d’informer doit se faire sans falsification de l’Histoire ni dépassement de l’éthique. Notre histoire et nos héros, il faut les glorifier sans verser dans des considérations subjectives, effacer leur mérite ou attenter à leur honneur. En un mot respecter les symboles de notre Nation. L’ère des déchirements doit être révolue. Que cette histoire soit celle de la vérité. Pour revenir à l’offensive du 20 Août 1955, elle fut l’œuvre de Zighoud Youcef et ses compagnons. C’est un événement majeur qui met fin à tous ceux qui doutent de la marche triomphante de notre révolution armée qui devient l’affaire de tout un peuple.

Zighoud Youcef ou le stratège de Zamane
L’offensive du Nord Constantinois
Trente-neuf cibles ennemies, objectifs militaires et économiques en plein midi dans le Nord-constantinois : Khroub, Aïn Abid, Oued Zenati, Guelma, Chekfa, Settara, Constantine, Skikda, El Harrouch, Azzaba,Collo etc. Les préparatifs furent décidés à Zamane le 23 juillet 1955 dans la région de Skikda. Zighoud voulait faire coïncider cette insurrection avec la déportation du Sultan Mohammed V à Madagascar. En cette période, les Aurès étaient totalement quadrillés par les forces coloniales. Bachir Chihani demanda à Zighoud Youcef de faire diversion pour desserrer l’étau sur la région de Benboulaid. Les hommes de Zighoud, qui ont participé à encadrer cette offensive sont Ali Kafi, Abdellah Bentobbal, Salah Boubnider, Ammar Benaouda, Messaoud Boudjériou, Bachir Boukadoum, Amar Chetaïbi, Abdelmadjid Kahl Ras et Mohamed Rouag…

La riposte ne s’est fait pas attendre, les troupes françaises ont opéré un génocide à ciel ouvert notamment au stade de Skikda et au village meurtri d’Aïn Abid où les tombereaux ramassaient les morts par dizaines. Les transporteurs eux-mêmes seront enterrés dans ces fosses communes, qui seront déterrés dans tous les charniers au lendemain de l’indépendance. Des familles entières furent décimées.

Soustelle ou le génocide mémoriel algérien
C’est le gouvernement Soustelle qui a ordonné l’ordre de tuer sans ménager enfants, femmes et vieillards. Une barbarie sans aucune comparaison. Un véritable holocauste. Un mémorial doit être édifié pour montrer ce génocide et ses horreurs, ces exécutions sommaires au stade municipal de Skikda et dans le village martyr d’Aïn Abid et ces atrocités coloniales semblables à la Shoah nazie qui mettent la France officielle devant ses responsabilités.

Aujourd’hui ce conflit mémoriel doit trouver une issue pour que les peuples français et algérien retrouvent la voie de la réconciliation surtout que les deux chefs d’Etat Emmanuel Macron et Abdelmadjid Tebboune ont convenu de régler le dossier mémoriel. Benjamin Stora, du côté français, et Abdelmadjid Chikhi, du côté algérien, vont se pencher à trouver les meilleures pistes pour ficeler définitivement ce dossier mémoriel. Ce dernier qui continue d’envenimer la coopération et les relations algéro-françaises face aux positions nostalgiques des ultras de l’Algérie française qui n’ont cessé de bloquer et d’infléchir sur la politique française singulièrement par rapport à l’Algérie. Alors que dans d’autres pays qui ont colonisé la question est résolue par la reconnaissance et la repentance à l’égard des peuples qui ont subi les affres de la colonisation, du racisme et de l’apartheid.

Le congrès de la Soummam une étape marquante
Pour ce qui est du 20 août 1956, la tenue de la réunion de la Soummam qui va consacrer le binôme « La primauté de l’intérieur sur l’extérieur » et celui du « politique sur le militaire », va être le déclencheur d’une situation qui va signer la mort de Abane Ramdane.
Bachelier, qui sera d’ailleurs le secrétaire général de la commune mixte de Chelghoum Laïd (Chateaudun du Rhumel), cet enfant d’Azouza d’Aïn Hammam, membre de l’OS dans la province de Sétif, va être filé et condamné à six ans d’emprisonnement. Il sera torturé à la villa Suzini du côté d’El Madania.

Abane Ramdane, l’enfant de Azouza Djurdjura
Lorsqu’il fut libéré, il rejoint la révolution et c’est durant son emprisonnement qu’il réfléchit sur la configuration des institutions de la révolution qu’il mettra sous la présidence de Larbi Ben M’hidi lors de ce qui va être appelé la « Plate-forme de la Soummam».Il va faire appel à toutes les élites quelle que soit leur obédience en les intégrant dans les structures et instances de la Révolution. C’est ce « congrès de la Soummam » qui va constituer les fondements organisationnels des instances de la Révolution. Mais que reprochent ses pairs à Abane Ramdane allant jusqu’à le traiter d’être en intelligence avec l’ennemi ? Des témoignages des uns et des autres font l’objet de vérités et de contre-vérités que l’histoire dans le silence des archives aura à prouver ou non le bien-fondé de ces accusations.

Beaucoup d’ouvrages ont consacré le parcours militant de Abane Ramdane où chacun avait son point de vue, y compris les mémoires des acteurs de la Révolution. En relisant Khalfa Mammeri dans sa troisième édition de son livre Le faux procès paru en 2007, il est dit  « que le mal kabyle vient d’abord des Kabyles eux-mêmes. Là est la source de leur faiblesse ». Il ressort trois griefs sur le congrès de la Soummam à savoir : sur la représentativité, sur l’intégration et la promotion d’éléments modérés dans la Révolution et ses contacts secrets avec la France.

Y a-t-il eu un tribunal qui l’a jugé ? Quel jugement ? Quelles sont les causes de sa mort ? Toutes ces accusations feront l’objet de discussions, de témoignages des acteurs encore en vie et de tous les écrits qui ont été publiés. Les historiens vont pouvoir analyser, cerner avec discernement pour ne pas laisser place à la falsification, même si les faits sont têtus.
La description de la gravité de la situation en cette année 1956 rendait difficiles les rapports entre dirigeants. Le Congrès de la Soummam était-il celui de la « discorde de l’été » 1956 ? Pour ne reprendre que le titre d’Ali Haroun l’Eté de la discorde de 1962.

On se rappelle la mort de Si Mostefa Benboulaïd dans la wilaya I où la succession « n’était ni facile ni rapide », eu égard à la difficulté de trouver le consensus sur un successeur. Et c’est toujours le démon tribal ou régionaliste qui a freiné l’élan.

La cohésion de l’instance dirigeante renforcée en 1957
Sauf rentrer dans des considérations de psychologie politique, les travaux de la Soummam ont eu le mérite de structurer la Révolution en deçà des hommes et des événements. Ne serait-ce que pour ce mérite ineffaçable d’Abane Ramdane, l’historien doit relire les conclusions du congrès de la Soummam pour situer les responsabilités. Le fait que Larbi Ben M’hidi ait eu à le présider est un gage de confiance pour la Révolution.
Il n’y a pas pire que ces luttes fratricides où les haines et les répulsions peuvent peser sur le cours des événements surtout si on procède à des calomnies ou des raccourcis. Heureusement que la grandeur de la Révolution dépasse celle des hommes, fussent-ils « Anbyas ».

Ceci étant, la grandeur de la Révolution est telle que son instance de direction, le CCE, fut réaménagé à la cession du CNRA en 1957 au Caire permettant l’intronisation d’autres membres dirigeants de la Révolution sauvant ainsi la cohésion de l’instance dirigeante.

Le peuple a fini grâce à Dieu et au sacrifice des martyrs à recouvrer son indépendance malgré les egos des uns et des autres. Ce double anniversaire du 20 août 1955/1956 est une occasion pour revisiter notre histoire dans l’apaisement et le respect des chouhada.

L’Algérie vivra et Gloire à nos martyrs.

(*) Dr Boudjemaâ HAICHOUR,
Chercheur Universitaire-Ancien ministre