Covid19 : des témoignages glaçants – 2ème partie

Covid19 : des témoignages glaçants – 2ème partie

Salim : « mon père est mort, mon frère est mort, j’en ai réchappé »

En vérité, nous avons regretté d’avoir évoqué le sujet avec Salim, 38 ans, chauffeur de taxi, qui a pleuré et qui nous a fait pleurer. Salim se croit responsable de la contamination de son père et de son frère car, dit-il : « Dans mon taxi, je suis en contact avec n’importe qui, il y a des clients qui portent un masque de protection, d’autres non, j’en porte moi-même mais, parfois, je l’oublie », se rappelle-t-il.

En parlant ainsi, des larmes ont perlé à ses yeux et sa voix chevrotante disait toute la douleur qu’il ressentait. Le sentiment de culpabilité qui l’habite est très visible et il devrait peut-être aller voir un psychologue pour l’aider à surmonter cette dure épreuve.

Devant tant de détresse, nous nous apprêtions à partir pour ne pas remuer le couteau dans la plaie, mais il nous a retenus. L’histoire qu’il nous raconte, sans queue ni tête, témoigne de tout son désarroi, de ses sentiments mitigés, de sa peur aussi d’avoir été la cause du décès de son père et de son frère.

« Quand l’épidémie était dans sa phase la plus virulente, durant le premier semestre de l’année écoulée, je me suis comporté comme un très bon élève respectueux des mesures sanitaires qui nous étaient imposées. Travaillant juste pour ne pas mourir de faim, je ne prenais jamais plus de deux clients à la fois et je n’acceptais personne à mes côtés. La bavette et le désinfectant étaient mes compagnons de route et de travail, je ne touchais la main à personne et l’argent passait au désinfectant. Cette période, qui était pourtant très difficile, est passée sans anicroche. J’ai bien été malade un peu, mais je pense que ne c’était qu’une grippe légère, qui est d’ailleurs vite passée », a-t-il lancé d’une traite avant de s’arrêter, comme pour reprendre son souffle.

« Avec le temps, tout le monde s’est relâché, et moi avec. Je portais rarement un masque de protection, j’emmenais avec moi le plus grand nombre de clients, je n’utilisais presque plus de désinfectant car cela revenait quand même plutôt cher et j’allais au marché ou dans les magasins comme s’il n’y avait aucun risque de maladie », nous confie-t-il encore.

Un soupir qui semble sortir du plus profond de son être et il reprend : « et puis tout bascula ! J’ai commencé par tousser puis par ressentir une forte fièvre. Très vite, le jour même, mon thorax était en feu, des épées me transperçaient les cotes et j’ouvrais la bouche pour ‘avaler’ l’air, comme un poisson qu’on sortait de l’eau. J’ai senti la mort venir, elle avait une odeur putride, c’était noir et un marteau me martelait le crâne. Je me rendis à l’hôpital où on me fit un PCR qui s’avéra positif, aussitôt toutes les mesures furent prises et je deviens comme une curiosité, mais une curiosité qu’on évitait absolument d’approcher. Des tubes sortirent de mes narines, de ma bouche, on me vêtit d’une combinaison de cosmonaute et on me coucha derrière des baies vitrées. Le marteau continuait de m’empêcher de me reposer et je sus alors que c’était les machines à oxygène. Mon torse n’était qu’une boule de feu, je croyais que quelqu’un tenait plusieurs couteaux et les remuait dans la plaie béante de mes poumons, mais est-ce que mes poumons existaient encore ? Je commençais à en douter et je me surpris à me demander, comme si j’étais sur un nuage, si je vivais encore ou bien c’était le feu de l’enfer qui me brulait de l’intérieur ».

Il se tut un instant, comme pour recoller les morceaux de ses souvenirs, puis il repris : « j’étais à l’hôpital, pas de téléphone, pas de visite rapprochée, je ne parlais à personne, sauf aux infirmiers et au médecin, qui évitaient d’ailleurs de trop se rapprocher de moi. Parfois je tombais dans une apathie complète, d’autres fois je criais, sans qu’aucun son ne sorte de ma bouche, je ne le pouvais pas. J’ai eu tellement mal que je voulais plutôt mourir que de rester dans cet état. Les jours passaient et je sentais quand même un léger mieux m’envahir. Finalement, on me fit savoir que j’étais guéri et que je pouvais retourner à la maison mais en observant une période d’au moins quinze jours de confinement à la maison. En sortant, je fus surpris de ne pas voir mon père duquel j’étais très près et qui ne pouvait rester sans me voir, surtout en pareille circonstance. On me dit qu’il était parti voir un parent et qu’il allait venir dans quelques instants. Pour mon frère Nassim, je me suis dit qu’il était à son travail. Je montais dans la voiture et nous partîmes, avec ma mère et ma sœur vers notre demeure. Je me dirigeais aussitôt vers ma chambre, ma femme avait tout préparé et je bus avec délectation un bon café maison, sans toucher aux gâteaux qui étaient déposés dans une assiette.

Le ciel me tombe sur la tête

« Comme j’étais très fatigué, je m’endormis très vite et je ne fus réveillé que vers 10 h du soir pour manger un peu. Mais mes premières pensées allèrent à mon père que je n’ai pas encore vu. Ma mère et ma femme m’informèrent qu’il valait mieux attendre un peu pour éviter une éventuelle contamination. Je me tus mais je commençais sérieusement à m’inquiéter. Le lendemain, je sortis de ma chambre malgré le refus de ma femme et de mes frères et je me dirigeais vers la chambre de mon père. La porte était fermée, ma mère était dans la cuisine à prendre son café et on me dit que mon père était déjà sorti pour faire le marché. L’information ne collait pas et une grande inquiétude m’étreignit le cœur. Je pris place au salon, décidé à attendre le retour de mon père pour lui dire bonjour, au moins de loin. A onze heures, je remarquai que chacun évitait de venir de mon côté, on me regardait à la dérobée. Quand je me suis levé et que tout le monde vit que j’étais décidé à connaitre la vérité, ma mère vint vers moi et me demanda de me rasseoir, ce que je refusais.

Elle me prit par la main et m’obligea à prendre place à côté d’elle. ‘Tu sais, mon fils, nous sommes des croyants et c’est Dieu qui dirige tout. Ton père a été contaminé, comme toi par le coronavirus mais il n’a pas survécu, il est mort’, a-t-elle déclaré d’une traite, sans s’arrêter, comme si elle récitait une leçon bien apprise. Je me sentis défaillir, le plafond se rapprocha de ma tête à une vitesse vertigineuse et tout devient noir. L’eau fraiche qui coulait sur ma tête me fit revenir à moi et, aussitôt, les dernières paroles de ma mère résonnèrent encore, comme un couperet. Mon père est mort du covid19, et mon frère, lui demandai-je ? Les yeux pleins de larmes et de chagrin, elle me répondit que lui aussi.

Je me suis mis à crier et à frapper ma tête sur le mur en affirmant que c’était moi qui leur avait ramené la maladie, que je suis un parricide, que je ne méritais pas de vivre après eux. J’étais dans une colère indescriptible contre moi-même et contre tout le monde, contre les médecins qui n’ont pas réussi à sauver mon père et mon frère, contre l’Etat qui n’a pas su nous prémunir et contre l’air et le soleil et la nuit ».

En l’entendant parler de la sorte, nous nous sommes aussi sentis coupables d’avoir ravivé ses douleurs, mais il sourit et déclara : « non, cela me fera peut-être du bien. Mais c’est une Amana que j’accroche à votre cou, dites à tous vos lecteurs, à toutes vos connaissances, à tout le monde que ce virus est dangereux, il nous guette nuit et jour et, dès que nous baissons notre garde, il s’abat sur nous, tuant les plus faibles et mettant KO les autres. Dites-leur que nous pouvons le combattre, que nous devons le combattre, en observant les gestes barrières, en nous tenant éloignés les uns des autres, en nous lavant les mains plusieurs fois par jour, en évitant les foules et les endroits mal aérés. Il faut refuser de nous serrer les mains, de nous coller les uns aux autres, de nous saluer autrement que par un geste de loin. Si quelqu’un veut se suicider en contractant cette maladie, il faut qu’il pense aux autres, à ses parents, à ses enfants, à ses amis, à tous ceux qui l’entourent et qui vont lui demander des comptes dans l’au-delà ».

Nous ne trouvons plus rien à ajouter, Salim a tout dit.

Il y a aussi d’autres témoignages qui suivront dans nos prochaines éditions.

A suivre

Tahar Mansour