La «bleuite» complot ou crime impardonnable ? : La bataille des chiffres

La «bleuite» complot ou crime impardonnable ? : La bataille des chiffres

 

Toute la polémique sur la « bleuite » se trame autour du nombre de victimes, et toute la crédibilité des versions connues tient à la véracité des chiffres avancés. Mais, là aussi, les statistiques peuvent être sujettes à manipulation, comme c’est souvent le cas dans tout ce qui a trait à l’histoire et à la mémoire, en général. Car l’enjeu est d’abord politique : plus il y a de victimes dans ces purges, plus l’image de la révolution est ternie, et l’ennemi colonial en sort grandi, et vice-versa.

S’il est difficile, en l’absence de statistiques officielles ou authentifiées, d’établir la vérité exacte sur l’ampleur des faits, le recoupement d’informations et de témoignages reste le seul recours possible pour s’en faire une idée plus proche de la réalité. Il faut rappeler que pour la majorité des acteurs de la guerre de Libération nationale, cet épisode est resté comme un tabou, un sujet refoulé depuis des décennies. Les langues n’ont commencé réellement à se délier que depuis quelques années, et encore certains d’entre eux appréhendent cette histoire avec une prudence qui frise parfois l’autocensure. On comprend qu’il n’est pas aisé de dénoncer les abus commis par un «frère» sur d’autres frères de combat ou de se mettre à citer des noms, au risque de soulever des controverses dont les amateurs de l’histoire se passeraient bien.

En effet, les chiffres publiés à ce sujet sont tellement variés que les chercheurs évitent de s’y fier. Il y a d’abord les versions colonialistes largement répercutées par des historiens ou des auteurs français, voire même par des Algériens influencés par l’historiographie française. La plupart de ces versions s’en réfèrent aux témoignages et écrits d’officiers de l’armée française, qui, eux-mêmes, se sont imprégnés de la propagande et de l’intoxication.

Ces auteurs ont pris pour argent comptant des statistiques invérifiables, voire fantaisistes, avancées par des officiers comme le capitaine Alain Léger, chargé de l’infiltration des réseaux de soutien à l’ALN dans l’Algérois et en Kabylie. Ils parlent de 15 000 morts dans la seule Wilaya III, 2 000 en Wilaya I, 500 en Wilaya II, 1 500 en Wilaya IV, 500 en Wilaya V, entre 3 000 et 4 000 en Wilaya VI. Quel crédit donner à de tels chiffres lorsqu’on sait que, pour le cas de certaines wilayas, le nombre de victimes avancé dépasse le total des effectifs de l’ALN ? Malgré cela, plusieurs chercheurs d’histoire, en France, continuent à les reproduire et à bâtir tout un schéma sur la base de données pour le moins irrationnelles. Cela dit, il est clair que, pour les promoteurs de cette propagande, gonfler les chiffres reviendrait à mieux se valoriser.

C’est le cas d’un « historien » français, André-Roger Voisin, auteur d’un ouvrage intitulé : L’intox et les coups fourrés (2008) dans lequel il reprend machinalement ces chiffres de la propagande. Il écrit : «Les chefs rebelles sont tellement persuadés qu’ils sont épiés, surveillés, trahis par leurs propres troupes que les fusillades se succèdent et que l’on compte 15 000 exécutions de combattants par leurs propres troupes.»

Côté algérien, la tendance est plus à la modération, même si les chiffres varient d’un auteur à un autre, d’un témoin à un autre. Toutes les statistiques sont approximatives, mais tournent autour de quelques centaines. L’historien algérien Mohamed Teguia, dans son ouvrage L’Armée de libération nationale en wilaya IV (éd. Casbah 206) évoque « le complot de la bleuite», et situe le nombre total des victimes entre 350 et 400. Alors que d’autres parlent de 400 à 450, mais seulement en Kabylie (Wilaya III), où, c’est vrai, ces purges ont été les plus retentissantes.

Seule voix discordante, le maquisard Mohamed Benyahia de Béjaïa, ancien officier de la Wilaya III et futur opposant du pouvoir dans les années soixante-dix (affaire Cap Sigli), parle, lui de 2000 à 6000 membres de l’ALN éliminés par leurs frères dans le cadre de cette campagne dite de la « bleuite ». Témoin des événements, pour avoir été arrêté et subi des tortures atroces, cet ancien maquisard peut avoir fait cette déclaration sous l’effet de la rancœur. N’empêche que son témoignage éclaire sur l’étendue des exécutions pendant cette période, et surtout de l’impunité dont jouissaient les auteurs de ces crimes, qui étaient, faut-il toujours rappeler, ordonnés par le plus haut commandement de wilaya.

D’autres témoignages, se voulant plus précis, certifient que le colonel Amirouche avait noté sur un bloc-notes un décompte « partiel » des victimes des purges qu’il a ordonnées et supervisées. Ce décompte datant de 1959, faisait état, selon cette version, sur 542 combattants jugés, de 54 libérés, 152 condamnés à mort et 336 décédés au cours des interrogations, dont 30 officiers, soit 488 décès. Mais ce document n’a jamais été retrouvé, puisqu’il aurait disparu avec le colonel sur son chemin vers la Tunisie, le 28 mars 1959. La même source ajoute que le très redoutable capitaine Ahcène Mahiouz, chargé de l’opération par Amirouche, aurait fourni à son chef Amirouche plus de 3 000 condamnations à mort. Beaucoup de ces détenus auront heureusement la vie sauve, après l’avènement du commandant Abderrahmane Mira, qui a aussitôt ordonné leur libération. Autrement, tout le jeune encadrement de cette wilaya-phare de la révolution aurait été décimé.

In Memoria

à suivre…

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