Elle avait été théâtre d’un véritable génocide en septembre 1997 : Bentalha, 24 ans déjà

Elle avait été théâtre d’un véritable génocide en septembre 1997 : Bentalha, 24 ans déjà

Nuit du 22 au 23 septembre 1997.  Pour certains, cette date ne dit absolument rien. Pour d’autres, c’est une date qui sera à jamais gravée dans les esprits.

Ce jour-là, en pleine décennie noire, alors que l’Algérie était à feu à sang, à environ 15 kilomètres au Sud d’Alger, à Bentalha, le temps s’est figé.

Les habitants de cette petite bourgade au cœur de la Mitidja, ne savaient pas qu’ils allaient vivre « un cauchemar ».  Un peu plus de 400 personnes y seront massacrées.

« De 22 h 30 à 4 h du matin, plus de 400 personnes sont assassinées par plusieurs dizaines d’hommes habillés de tuniques afghanes, portant de longues barbes, au visage parfois dissimulé sous une cagoule. Armés de couteaux, machettes, haches et armes à feu, ils attaquent méthodiquement les maisons situées dans deux quartiers : Haï el-Djilali et Haï Boudoumi. Lorsque la tuerie débute, la ville est plongée dans le noir car les assaillants ont pris soin de couper le courant », écrivait la presse le lendemain.

Femmes, enfants, vieillards… personne n’est épargné. Les bourreaux décapitent, brûlent, exécutent, éventrent les femmes enceintes, jettent les bébés à terre ou les mettent au four…

 « Toute la nuit, ce ne sera que détonations, hurlements et râles des suppliciés », racontent des témoins.

« C’était la nuit la plus longue de ma vie », se souvient notre consœur Naïla Berrahal, une rescapée et témoin du massacre.  Beaucoup a été dit et écrit sur cette nuit maudite mais que s’est-il réellement passé ?

C’était un lundi.  La petite Naïla était en dernière année universitaire en pharmacie. Malgré les « restrictions imposées par les islamistes aux femmes notamment, elle tenait à terminer ses études quoi qu’il en soit.

Sa mère voulait qu’elle soit médecin. Elle, elle a choisi la communication et l’information. Elle voulait être journaliste. Le lendemain, (mardi) d’ailleurs, elle avait un entretien d’embauche comme chargée de communication : Le premier de sa vie.

Plongée dans ses « rêves » d’adolescentes, Naïla Berrahal, ne s’est toujours pas « fixée » sur la tenue à porter pour le rendez-vous,  ne savait pas que cette nuit-là allait être un tournant dans sa vie et que rien ne serait plus comme avant.

Elle est vite « réveillée » par sa mère.  Cette dernière, soupçonnait une activité  anormale dehors.

Une réaction toute légitime puisque trois semaines plus tôt, un massacre analogue avait ensanglanté le village de Raïs, situé à quelques kilomètres de Bentalha, faisant près des centaines de victimes innocentes.

La mort était partout en Algérie. De simples citoyens jusqu’aux militaires passant par les GLD (Groupes de légitime défense), les gardes communaux, policiers, douaniers, pompiers, intellectuels, journalistes, religieux, nul n’est épargné. La terreur se conjuguait au pluriel.

Le prix payé pour la « réconciliation nationale » était trop élevé.   « Têtue » qu’elle était, Naïla ne prend pas aux sérieux les craintes de sa maman.

« J’ai toujours croisé des terroristes en tenues d’Afghans, moi qui parcourais quotidiennement uen vingtaine de kilomètres afin de parvenir à l’université. Pour une raison que je n’explique pas en moi-même,  je n’ai jamais eu peur d’eux », relate-t-elle.

Tous ses amis (es), savaient qu’elle habitait….Bentalha. Lequel quartier s’apprête à sombrer dans les ténèbres.

Le nom de cette bourgade, serait pour toujours lié à la psychose, la peur et l’incompréhension

Il est 23 heures 15…..

Naïla qui dort enfin, est vite réveillée par sa maman qui guette le moindre mouvement à l’extérieur. L’adolescente ne comprenait rien à l’attitude de la maman.

A ce moment précis, les sanguinaires qui n’étaient pas trop loin du domicile familial se faisaient des « signaux », synonymes d’une  intrusion proche. A partir de la fenêtre de sa chambre, Naïla entendait en effet des hurlements de loups

Son cœur bat la chamade.  « C’était le même signal donné lors des événements de Raïs », lui dit la maman.  La meute est lâchée.  Les deux femmes se serrent l’une contre l’autre ne comprenant rien à ce qui se passe.

Le cauchemar ne fait que commencer…. Il est 23h20 quand tout le quartier est secoué par une puissante déflagration. Sa puissance a failli réduire la petite maisonnette Berrahal en décombres.  Les ustensiles sont éparpillés ici et là.  Il s’avère par la suite qu’il s’agit d’un camion piégé  garé à la sortie du quartier Boudoumi, pas trop loin de là.

Au même moment, les jeunes du quartier qui osaient « des veillées à la belle étoile », sont vite rattrapés par une réalité amère : Les terros sont bel et bien là. Prenant leurs jambes, à leurs cous, ils partent se réfugier. Mais où ? Le quartier est totalement encerclé.

Le génocide a commencé. « Incapable de réfléchir », Naïla qui croyait à de « simples exécutions », ne sait plus quoi faire. Sa maman également.

En un laps de temps, elles se retrouvent au premier étage de la demeure familiale.  Mais ce n’est pas aussi sûr que cela puisse paraître.

Désormais Bentalha et ses habitants sont livrés à la folie meurtrière.  Les militaires stationnés juste à côté, ne peuvent quant à eux, prendre le risque d’intervenir.  Tous les chemins étaient étaient minés.

Ils étaient des cibles privilégiées.  Des centaines d’entre eux avaient déjà péri lors d’accrochages soi lors des embuscades.  Des familles entières sont endeuillées.

Le terrorisme en Algérie, n’est pas un vain mot. Seuls ceux et celles ayant vécu en cette période, en savent quelque chose. Durant l’année 1997, à titre illustratif, on dénombre une cinquantaine d’attentats.

Le 20 août, pour n’évoquer que ce massacre, Plus de 60 citoyens dont des femmes et des enfants sont massacrés au douar Souhane près de Tablat (Médéa) selon des informations recueillies auprès de survivants blessés par balles et hospitalisés à l’hôpital Zemirli d’El Harrach.

Il est 23h 30. Toute Bentalha est plongée dans le noir. Les sirènes retentissent. Les cris de détresse fusent de partout.   La peur s’empare de Naïla. Sa maman fait tout pour la consoler. En vain. « A qui le tour ? Aurions-nous la vie sauve ? Qu’adviendra de nous », ne cessait-elle de s’interroger.

La délivrance tarde à venir.  « Incapable » du moindre geste, elle cherche de  se ses yeux, son chaton. Inconsciemment, elle l’appelle de son nom, « Pachou ». Elle est vite rappelée à l’ordre par sa maman qui l’engueulait pour un comportement qui pouvait leur être fatale.  Fort heureusement, ce ne fut pas le cas.

Toujours « cachées » au premier étage, les deux femmes sont « complètement perdues ».  Un silence religieux  s’empare de la pièce. Pour la « première fois depuis des années », Naïla repense à son père. « J’aurais aimé qu’il soit avec nous », confie-t-elle.

Dans les parages, par contre, les explosions assourdissantes sont mêlées aux cris des «exécutés ».  A 00h30, le courant électrique est enfin rétabli.  La fin ?  En aucun cas. Un  voisin des Berrahal, à un âge avancé sort de sa cachette et se met à traiter  les hommes armés de tous les noms.

Courageux qu’il était, il se souviendra lui aussi de cette « interminable » nuit.  Sa femme, a eu, elle aussi  la vie sauvai malgré un coup de machette à la tête. La petite fille, elle, kidnappée, elle est retrouvée morte quelques jours après le drame.

A 00 h 45 mns, des hommes armés s’introduisent dans la cour de la demeure des Berrahal. Le cousin à Naïla est atteint d’une balle à la tête.  Sa maman se précipite vers lui, le faisant entrer à l’intérieur.

Elle lui porte secours. Au même moment, en pleine confusion, elle recommande à la petite Naïla de se mettre à plat-ventre. Les balles venaient de tous les sens.

Les hommes armés, voulaient en finir avec tout le monde particulièrement les jeunes qui les  repoussaient avec des cocktails-Molotov, une arme incendiaire artisanale dont le composant principal est un liquide inflammable, habituellement de l’essence ou de l’alcool, …

Le jeu du chat et la souris durera  un bon moment. Les hommes armés, ont finalement pu s’introduire dans la maison.

Ils ne sont qu’à deux pas de la chambre où se réfugient Naïla et sa maman depuis près de deux heures.

A l’intérieur, la « peur » s’empare des deux femmes totalement à bout de forces ». « Je croyais que c’était fini pour nous », confie encore notre consœur.   Vers 3h40 du matin, le silence s’empare de tout le quartier.

Sont-ils partis ? Vraisemblablement Oui.  Les images des atrocités, des corps mutilés, font le tour du monde.   24 ans après, les souvenirs sont toujours vivaces. Les plaies ne sont toujours pas pansées.

Les détonations des explosifs pour arracher les portes des maisons, le hurlement des sirènes installées par certains habitants pour donner l’alerte en cas d’attaque, le bruit des kalachnikov, sont autant de scénes qui hantent encore le esprits.

« J’ai les larmes aux yeux à chaque fois que je passe près du cimetière de Sid-Rzine où reposent à jamais les victimes du massacre de Bentalha », assure Naïla Berrahal.

Elle vit également avec « les souvenirs » son fiancé Salim, arraché lui aussi à la vie à la fleur d’âge. Gloire à nos martyrs.  Un peuple sans passé, est un peuple sans présent, sans avenir.

M.M.H