Entretien/ Bakary Traore Journaliste et analyste, à La Patrie News : « La vision du président Tebboune est partagée par l’écrasante majorité du peuple malien »

Entretien/ Bakary Traore Journaliste et analyste, à La Patrie News : « La vision du président Tebboune est partagée par l’écrasante majorité du peuple malien »

Doté d’un sens de l’analyse très pointu, le journaliste et observateur malien, Bakary Traoré, développe une vision sans doute partagée par l’écrasante majorité de ses concitoyens.

Oui, le G5Sahel a été mis en place pour contrer le Cemoc et empêcher l’Algérie de secourir plus efficacement ses voisins, en matière de lutte antiterroriste notamment.

La France, qui se trouve derrière ces manœuvres, désormais éventées, revient à de meilleurs sentiments sous l’impulsion de Macron, relativement en phase avec son homologue algérien.

Le retour en force de l’Algérie, à la faveur de l’entrée en vigueur de sa nouvelle constitution sonne comme une mise en garde lancée à ceux qui continuent d’œuvrer à déstabiliser toute la vaste bande sahélo saharienne. Oui, le bout du tunnel est désormais proche…

Entretien réalisé par Mohamed Abdoun

La Patrie News : Tout d’abord, une question sur les relations bilatérales entre Alger et Bamako, sur les plans sécuritaire, économique et autres…

Bakary Traore: Pour moi, les relations entre le Mali et l’Algérie ont toujours été au beau fixe. Au reste, il ne peut en être autrement. Nos deux pays, en effet, sont liés par une solide histoire commune.

Le Mali a toujours été aux côté des Algériens dans lueur quête d’indépendance, de 1954 à 1962. Nous sommes aussi liés par la géographie. La frontière entre nos deux pays est longue de pas moins de 1.300 kilomètres. Outre ce plan géographique indéniable, le côté social est également prédominant. Comme vous le savez, la communauté touarègue,  maure et arabe du nord du Mali vit à cheval au Mali et au sud algérien, notamment à Tamanrasset.

Nous sommes donc liés par l’histoire et la géographie, mais aussi par les communautés qui composent nos deux peuples. Pour abonder dans le même sujet, pas plus tard que le mois dernier, le président malien de la transition, Bah Ndaw, était en visite en Algérie pour précisément faire le point de cette coopération.

Je dis toujours que les relations ont toujours été bonnes, amicales et cordiales entre nos deux pays. Mais, il va sans dire que nous pouvons faire encore mieux en comparaison avec les potentialités de nos deux Etats, et toujours au service de nos peuples.

En parlant de coopération, je tiens à mettre tout particulièrement l’accent sur la coopération sécuritaire entre Bamako et Alger. L’Algérie a toujours été aux côtés du Mali depuis sa première crise, apparue dans les années 1990.

Les accords de paix avaient été signés à Tamanrasset. Jusqu’à nos jours, et en passant par la crise de 2012, l’Algérie n’a eu de cesse de demeurer constamment aux côtés de l’Algérie. L’aide de l’Algérie est à saluer et à souhaiter. C’est un peuple frère, qui dispose d’énormes potentialités pour accompagner le Mali, et l’aider durablement à surmonter sa crise.

Est-ce que l’accord d’Alger reste d’actualité après les deux putschs successifs intervenus au Mali, ou faut-il se contenter d’actualiser celui-ci, si je puis dire ?

Après le double putsch intervenu au Mali, et la crise politico-institutionnelle qui en a résulté, je pense que l’accord d’Alger de 2015 entre   en l’Etat  malien et les différents groupes armés, reste d’actualité.

Ce document représente toujours un socle de base vers un renforcement du dialogue et de la concertation entre les Malien. Il est vrai, ce disant que l’accord en question n’a pas permis d’obtenir les résultats qui en étaient attendus. Il ya une sorte de crise de confiance entre les deux parties en négociation.

J’en veux pour preuve, le fait que cet accord, qui prévoit le désarmement de tous les groupes armés, et le redéploiement de toute l’armée malienne sur l’ensemble du territoire malien, n’a pas été concrétisé sur le terrain jusqu’à ce jour.

Tous ces éléments armés devaient déposer les armes et bénéficier d’une réinsertion socioprofessionnelle, alors que cela n’a jamais été fait. Certes, près de 2000 éléments ont déjà déposé les armes et rejoint l’armée malienne régulière pour y subir des formations.

Il n’en demeure pas moins que cet accord doit avant tout permettre de rétablir la confiance entre les différents groupes armés et l’Etat malien. Sont également concernés par cet accord les différents groupes d’autodéfense à connotation ethnique basés dans le centre du pays.

Ils doivent absolument déposer les armes. On ne peut pas parler de paix tant qu’on est armés. La seule force qui doit être autorisée à détenir des armes doit rester l’armée nationale malienne, les FAM en l’occurrence.

A mon sens, cet accord pêche beaucoup plus dans son application sur le terrain que par son contenu lui-même. Il est vrai que les questions prévoyant d’accorder une certaine autonomie à des régions et des groupes ethniques  doivent être revues au niveau de la constitution malienne. Mais j’insiste pour dire que rien de cela ne peut être fait sans une totale confiance entre les différentes parties.

La bonne volonté de chacun est également requise et incontournable. Les questions de développement et de et de réinsertion suivront automatiquement après. C’est parfaitement possible et envisageable.

S’agissant de la dimension politique de cette crise, et les deux putschs intervenus en 2020 et 2018, on n’est plus dans un processus légal et constitutionnel. Un dialogue, et un large consensus s’avèrent donc nécessaires pour revenir à la légalité. La restauration de la légitimité suppose un large consensus entre les différentes formations politiques. C’est n’est qu’ainsi qu’il sera possible de sortir de cette impasse.

Certes, une charte de la transition a été signée. Elle n’en a pas moins été violée par la junte. L’idée d’entériner le vice-président pour lui permettre de devenir  chef d’Etat en lui adjoignant son Premier ministre civil reste une solution réaliste et équilibrée. Elle a d’ailleurs été entérinée par la Cédéao. Cette solution, a-minima peut permettre de sortir de l’impasse politique.

Grâce  à un gouvernement inclusif et l’implication de la société civile, cette transition peut-être menée à bien. Durant pour les 9 mois de transition qui nous restent à passer en attendant d’élire un nouveau président ainsi qu’une nouvelle assemblée nationale. Mais, je précise au passage que les différentes réformes annoncées ne peuvent être menées à leur terme pendant ces quelques 9 mois à venir.

Ces grandes réformes, comme le redécoupage administratif du pays, ne peuvent être menés durant cette coute période de transition. Les missions du pouvoir actuel doivent donc être revues à la baisse. La priorité doit être accordée au maintien de la paix et de la sécurité.

Quels commentaires vous inspirent les récentes sorties médiatiques du président algérien, notamment concernant la situation sécuritaire au Sahel, ainsi que le rôle du G5Sahel. (l’entretien a eu lieu deux jours avant l’annonce de Macron concernant l’abandon par la France de son opération Bakhane).

Pour le président algérien, le G5 Sahel a été créé pour contrer la force locale et plus adaptée au contexte basée à Tamanrasset. Dans tous les cas, je trouve que ce solutions sont partielles.

La réponse ou l’analyse du président Tebboune est parfaitement juste. Le CEMOC comité d’états-majors conjoints impliquant l’Algérie, le Niger, le Mali et la Mauritanie existait bien avant le G5 Sahel et était même doté de plus de moyens. Il aurait donc pour constituer un embryon plus étendu dans la sous-région, ce qui n’a pas été le cas.

C’est ce dispositif originel qui aurait dû être renforcé afin que les efforts soient mieux coordonnés et plus concentrés. En y regardant de plus près, le CEMOC était également une solution et un dispositif aficano-africain.

Les initiateurs du G5 auraient donc dû renforcer le CEMOC quitte à l’étendre aux autres Etats membres de ce G5. Le bloc antiterroriste aurait été beaucoup plus efficace dans ce cas. Le président Tebboune évoque une sorte de « sabotage » des actions du CEMOC, cela au profit du G5.

J’ajouterais que le CEMOC été totalement délaissé au profit du G5Sahel. Ce dernier implique également la France, alors qu’il est toujours préférable de privilégier les solutions internes et propres à l’Afrique, et à notre sous-région. La création du G5Sahel a été une erreur. Le mieux aurait été de renforcer et redynamiser le CEMOC, pour faire face efficacement au phénomène du terrorisme.

Dans son entretien accordé au journal Le Point, le président algérien a défendu le Cemoc, et critiqué le G5Sahel. Etes-vous en phase avec cette vision, que je partage pleinement pour ma part ?

Pour le président algérien, dans cet entretien, le G5Sahel a été créé pour contrer le Cemoc. Oui, je n’en pense pas moins. Bakhane et le G5Sahel ne sont également que des solutions partielles.

Pour moi, les critiques et la réponse du président algérien sont parfaitement justes. Preuve en est les résultats mitigés obtenus sur le terrain. C’est le Cemoc qui aurait dû être renforcé, car la solution finale et définitive doit être aficano-africaine. Le président Tebboune dit que le Cemoc a été saboté au profit du G5Sahel. Hé bien, je n’en pense pas moins.

Il est toujours préférable de privilégier les solutions africaines aux problèmes africains. La création du G5Sahel a été une erreur, sachant que le Cemoc était déjà en place. Il eu fallut d’abord renforcer et redynamiser celui-ci.

 

Ce n’est pas tout. Le président Tebboune, dans cet entretien, a exprimé sa pleine solidarité avec le Mali. Pour lui, en effet, « l’Algérie ne laissera jamais le Mali devenir un sanctuaire pour les terroristes ».

Il a également développé un point qui, à mes yeux, parait essentiel. S’agissant de la crise malienne en effet, il faut que l’Etat malien soit de nouveau redéployé à travers la totalité de notre territoire. J’entends par là la partie septentrionale de notre pays. Cela sous-entend de facto la poursuite de la mise en application de l’accord d’Alger.

Ce qu’a dit le président algérien est  donc juste, légitime et parfaitement réaliste. A mon avis, la vision du président Tebboune est soutenue et partagée par l’écrasante majorité du peuple malien.

C’est donc cette vision que devrait adopter toute la communauté internationale pour solutionner durablement et définitivement la crise malienne. Le président Tebboune a une vision claire et juste de la crise malienne.

Quelle appréciation faites-vous de la lutte antiterroriste conduite par la France, notamment Bakhane et Serval ?

 

Certes, les Etats impliqués dans cette lutte ont fait beaucoup d’efforts pour faire face au terrorisme et au djihadisme. Mais, force est d’admettre que les résultats escomptés ne sont pas là.

D’autant que le terrorisme a gagné du terrain dans différents Etats du Sahel, à commencer par la a crise libyenne, qui a eu de fâcheuses répercussions sur le Mali. Cette crise s’est par la suite étendue à d’autres Etats du Sahel comme le Niger, le Burkina Faso et même la Côte d’Ivoire ainsi que l’Ethiopie qui, jusqu’alors, était épargnée par cette crise transnationale.

A mon sens, donc, les résultats de cette crise sont très mitigés, d’autant que le Mali et la Libye sont au cœur de cette crise. Ces deux pays subissent des attaques terroristes régulières. La paix et la stabilité y sont même menacées. Idem pour la circulation des personnes.

Pour rester dans l’exemple malien des centaines d’écoles y sont fermées à cause du phénomène de terrorisme. Cela, sans compter l’insécurité galopante, et les trafics multiformes liés à cette insécurité. Il est vrai que Serval, en 2012, avait stoppé l’avancée du terrorisme, et amené le Mali à mieux coopérer dans ce domaine avec les pays limitrophes, notamment dans la zone à cheval entre le Mali, le Niger et le Burkina Faso.

Des terroristes y sont éliminés, du matériel récupérés, et des attentats déjoués. Mais, en tant que citoyen lambda, nous constatons que l’insécurité continue de progresser, notamment dans le nord du Mali.

Je prends l’exemple de Gao, à Ossango, où une dépêche a fait état du diktat imposé par les terroristes aux populations civiles. C’est dire que les résultats escomptés ne sont en effet pas là.

Il faut mettre en exergue le manque de coopération entre les différentes armées impliquées dans cette lutte, notamment en termes de renseignements. La logistique et le renseignement, qui nous font cruellement défaut, sont indispensables pour mener efficacement cette lutte. Rien d’efficace et de concret ne peut être mené à bien sans une meilleure coordination entre.

L’expérience algérienne en matière de lutte contre le terrorisme n’a pas donner la pleine mesure de ses potentialités à cause de la mise à l’écart du Centcom basé à Tamanrasset. Faut-il opter pour une nouvelle formule après l’échec consommé de la France ?

Pour moi, toute lutte antiterroriste, sans implication directe de l’ensemble des Etats concernés, et plus précisément l’Algérie est vouée à l’échec. L’Algérie est une puissance sous-région al sur le plan militaire d’abord.

Elle a également acquis une très grande expérience dans ce domaine durant les années 1990. Moi-même, ai eu la possibilité de me rendre souvent en Algérie. J’ai constaté, après l’attaque d’In Amenas de 2012-2013, que l’armée algérienne a su faire face rapidement et efficacement à cette importante attaque terroriste. L’ordre et la sécurité ont été rétablis en un temps record. On voit aussi que les troupes de l’armée algérienne sont prêtes à intervenir partout et à n’importe quel moment. Ce dispositif, je dois le dire, m’a vraiment émerveillé.

A mon avis, tous les Etats voisins, dont le nôtre, ont grandement besoin de profiter  de la précieuse expérience algérienne. Entre les solutions française ou américaine, il n’est pas nécessaire de choisir.

En revanche, aucun Etat au monde, quels que soient ses moyens et sa force, ne peut faire face seul aux menaces terroristes. On a déjà vu que ce phénomène arrive même à frapper au cœur des grandes villes occidentales comme la France, les USA, le Royaume-Uni pi l’Espagne. C’est dire que la coopération et le renseignement sont incontournables dans ce domaine.

Bio-express

Dr Bakary TRAORE est Docteur en sciences de l’information et de la communication, Université Panthéon Assas Paris II, spécialiste du conflit dans le nord Mali. Il multiples interventions médiatiques sur la crise malienne à travers plusieurs médias européens et africains dont TV5 Monde, France 24, C-NEWS, Bfmtv, Africa24, LA TELEVISION PUBLIQUE JAPONAISE NHK, CHAINE AL QARA, INITIATIVE AFRICA, AFRICABLE, TELESUD, RFI, RMC, FRANCE-INFO, AFRICA N°1, RADIO BEUR-FM, RADIO LA VOIX DE LA RUSSIE, BBC AFRIQUE, L’EXPRESS, NOUVEL HORIZON, SOIR DE BAMAKO, LE PRETOIRE, LE REPUBLICAIN, LES SITES D’INFORMATION MALIWEB ET MALIJET 1998-2013 Grand-reporter et correspondant à paris de NOUVEL HORIZON 1998-2001 Journaliste, Grand-reporter au quotidien NOUVEL HORIZON… Il est le Directeur Général du journal en ligne MALIKO INFO, une plateforme d’informations générales sur le Mali.

Il est également Directeur Général et Fondateur de Business Communication Expertise (BCE) : Conseil, Stratégie de communication et Marketing Digital. Il occupe aussi la fonction de Consultant et spécialiste du conflit dans le nord du Mali et du terrorisme dans la bande sahélo-saharienne, ainsi que Consultant en Journalisme, communication, Presse et Médias.

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