Du 1er novembre aux accords d’Evian

Du 1er novembre aux accords d’Evian

Dès le déclenchement de la révolution armée, le 1er novembre 1954, le FLN montra un sens politique élevé en entrouvrant la porte des négociations en même temps qu’il menait ses premières attaques. Il fixa ses conditions et se déclara prêt à la discussion. Jusqu’à la conclusion des accords d’Evian, ce furent des hésitations et des manœuvres du gouvernement français qui refusa toute négociation et chercha à réprimer la lutte pour l’indépendance. Le général de Gaulle chercha une victoire militaire tout en tentant d’imposer une solution d’indépendance dans la dépendance et le maintien de la domination française sous d’autres formes. Le FLN sut tenir bon, resserrer ses rangs en toutes circonstances, maintenir la pression militaire et proposer le meilleur compromis possible en ne cédant pas sur l’essentiel : la reconnaissance du droit à l’indépendance qui était son objectif initial affirmé dès le déclenchement de la guerre de libération.

L’idée de négociation était dans la déclaration du 1er novembre
Dans sa déclaration du 1er novembre 1954, le FLN fixe son objectif stratégique : l’indépendance nationale. Il exprime une position radicale en affirmant le recours à la lutte armée pour réaliser son but. Son objectif est politique. La guerre est conçue comme le moyen de forcer le gouvernement français à accepter l’indépendance du peuple algérien. Dès le début de la Révolution armée, le FLN se déclarait prêt à négocier sur la base de la reconnaissance de ce droit. Il offrait même une base de négociation dès le début, sur une question que ceux qui avaient déclenché la lutte armée avaient considérée comme essentielle : les droits de la minorité européenne. C’est-à-dire que dès le déclenchement de la Révolution, les premiers dirigeants du FLN, considérés comme des radicaux et peu rôdés aux subtilités de l’action politique et diplomatique, avaient saisi la pleine dimension de leur action. Leur objectif était éminemment politique. Dès le début, ils avaient conscience qu’un jour il faudrait négocier avec le gouvernement français. Ils s’étaient fixé une condition minimale : l’indépendance. Ils refusaient toute autre solution moyenne, qui aurait consisté à accepter des droits supplémentaires à quelques catégories de citoyens. Ils rejetaient les propositions avancées pour une autonomie ou une souveraineté limitée. Dès son déclenchement, la guerre de libération fixait donc un objectif minimal, une condition absolue et ouvrait la porte à des négociations dès le premier coup de feu tiré. Elle proposait alors une sortie honorable et une solution de compromis notamment sur une question qui lui paraissait essentielle : le statut de la minorité européenne.

Les dirigeants de la révolution se rendaient bien compte que le gouvernement français n’accepterait de négocier que contraint et forcé. La lutte armée seule allait l’y obliger. A juste titre, ils ont considéré que la guerre devait s’étendre, que l’armée de libération devait tenir le coup et résister aux forces françaises. Dès le début, le FLN bâtit une stratégie qu’il développa pendant les sept années de la guerre de libération. La lutte consistait à convaincre les populations algériennes et les faire adhérer à l’idée d’indépendance. La direction du FLN redoutait plus que tout l’isolement du mouvement de libération nationale. Elle regroupa toutes les couches de la population, toutes les élites et tous les courants politiques autour de la revendication à l’indépendance. Elle empêcha ainsi l’émergence d’une troisième force qui aurait accepté des propositions du gouvernement français pour des solutions intermédiaires pour une autonomie et une adhésion à la France signifiant ainsi le rejet de l’indépendance. Le FLN réussit à s’imposer comme le seul interlocuteur du gouvernement français, acquérant une légitimité qui s’est confirmée notamment lors des manifestations populaires renforçant sa légitimité. Dès l’arrivée du général de Gaulle au pouvoir, des Algériens, considérés comme imprégnés de culture française, s’étaient affirmés comme des partisans résolus de l’indépendance. Le mouvement s’accéléra et avant la déclaration du général de Gaulle sur l’autodétermination les élites sociales et culturelles algériennes étaient dans leur très grande majorité acquises à l’indépendance et reconnaissaient le FLN comme seul représentant légitime en exigeant l’ouverture de négociations directes.

Jusqu’en 1958 : un gouvernement hésitant et une armée de félons
Dans une première étape, jusqu’à l’arrivée du général de Gaulle en 1958, le FLN était devant un objectif clair et cohérent : regrouper tous les Algériens, combattre ceux qui étaient contre l’indépendance et étendre la lutte armée pour obliger la partie adverse à reconnaître le droit à l’indépendance. Les différents gouvernements français de l’époque s’empêtrèrent dans leurs contradictions : les partis de gauche (socialistes et modérés) devaient compter avec une opinion publique qui de plus en plus rejetait la guerre. Dès 1955, le pouvoir français avait compris les enjeux et même les raisons de la guerre. Il avait conscience que les discriminations avaient été trop fortes et voulut vider la revendication d’indépendance en entamant des réformes superficielles qui ne modifiaient en rien la structure coloniale de la présence française : on parla de réformes administratives, d’octroi de plus de droits et de libertés aux Algériens, d’amélioration des conditions de vie. Le gouverneur général Soustelle envisagea même une réforme agraire pour laquelle il avait réussi à bénéficier du soutien du grand capital agricole moderne inquiet du climat d’insécurité et plus enclin à se reconvertir dans l’industrie et le commerce en bénéficiant d’avantages substantiels. C’est lui qui prépara le premier grand plan de modernisation économique et entreprit les premières tentatives d’ouverture politique aidé notamment par Germaine Tillion. Mais les gouvernements français ne purent imposer leur vision et leur démarche face à deux forces qui s’unirent pour tenter d’imposer leur solution. L’armée française, marquée par une décennie d’échecs et traumatisée par la défaite en Indochine, suivait une doctrine dépassée. Elle croyait encore à une victoire militaire et était incapable de saisir les dimensions politiques d’une guerre populaire. Elle ne retint de son échec au Vietnam que des leçons erronées : il fallait couper les combattants de la population, mener des actions psychologiques pour perturber l’adversaire, et surtout obtenir du renseignement parce que l’armée de libération était étroitement soudée avec la population. Elle ne comprit pas que la volonté d’indépendance avait été progressivement ancrée au sein des populations, ce qui expliquait le soutien de celles-ci aux combattants et rendait impossible toute solution militaire. Par ses méthodes brutales, la pratique de la torture systématique à grande échelle, le regroupement des populations, elle ne contribua qu’à souder la population algérienne et rendre la volonté d’indépendance encore plus fortement ancrée. Cette armée se voulait politique. Elle s’opposait aux tentatives des différents gouvernements de trouver une solution négociée que ceux-ci avaient à un certain moment tenté d’ébaucher. Elle s’engagea dans la politique à sa manière, brutale et inconséquente. Elle fit sa jonction avec l’aile la plus extrémiste de la minorité européenne, celle des petits propriétaires, des employés et commerçants des villes principalement. Cette alliance pour la guerre à outrance, la répression généralisée des populations algériennes, la fermeture à tout dialogue, aboutit. Les gouvernements socialistes et leurs alliés cédèrent en accordant les pouvoirs spéciaux pour réprimer la guerre de libération. Ils acceptèrent même des reculs sur leurs principes moraux en couvrant les graves atteintes aux droits de l’homme. L’armée manœuvra habilement pour obtenir tous les pouvoirs. Elle visa la direction de la France et réussit un coup d’état le 13 mai 1958 qui ramena de Gaulle au pouvoir.

Dans cette première étape de la guerre de libération, le FLN ne coupa jamais les contacts diplomatiques, directs ou indirects, officiels ou secrets avec le gouvernement français, sans céder à sa revendication essentielle : l’indépendance. Il étendit la lutte armée, renforça sa cohésion politique et l’union nationale, tendit même la main aux progressistes parmi la minorité européenne, élargit son audience auprès de l’opinion publique française et étendit son action diplomatique. En 1958, le gouvernement français se trouvait face à un interlocuteur quasiment exclusif, le FLN qui avait réussi à faire la jonction de toutes les forces politiques y compris les plus modérées.

De Gaulle : écraser la lutte armée et imposer un pouvoir algérien inféodé
Bien avant son retour au pouvoir, de Gaulle s’était exprimé sur le problème algérien. Il avait considéré que l’Algérie ne pouvait rester française si ses élites n’étaient pas associées au pouvoir politique et si celles-ci n’avaient pas un minimum de soutien populaire. En 1944, alors à la tête du gouvernement provisoire il avait ébauché la nouvelle politique néocoloniale française en prônant une communauté d’états indépendants liés à la France, à la place de l’ancien empire colonial. Pour lui, la domination de la France sur ses colonies devait s’exercer d’une manière plus subtile. Il fallait faire émerger une élite locale acquise à la France et qui serait soutenue par une partie de la population. La France accorderait alors une large autonomie à l’Algérie s’appuyant sur cette classe politique et continuerait à assurer une domination totale sur les plans politique, économique et militaire. Selon les différents témoignages publiés, il semble que de Gaulle ne comptait pas sur la minorité européenne dont il se méfiait, lui reprochant même d’avoir soutenu le Maréchal Pétain pendant l’occupation de la France par l’Allemagne. Il avait, dès 1944, alors qu’il dirigeait le gouvernement de la France libre tenté et réussi à faire émerger des directions politiques dans les pays africains alors colonisés qui lui étaient acquises et à qui il avait promis des mesures d’égalité et une étroite association au gouvernement des affaires locales. En Algérie, cette démarche était empêchée par la guerre de libération qui durait depuis presque quatre ans lors de son retour au pouvoir. Il avait compris que le FLN disposait d’un appui populaire. Il tenta ce qui avait réussi ailleurs, à Madagascar et au Cameroun : réduire les forces armées combattant pour l’indépendance, en leur infligeant une défaite militaire et en leur retirant leur appui populaire. Il aurait été prêt à composer avec un FLN à l’influence réduite et fondu comme parti minoritaire dans une large coalition de forces politiques acquises à la domination française. Stratégiquement, il avait donc deux actions essentielles : développer la guerre contre l’ALN et susciter l’adhésion d’une partie de la population algérienne en améliorant ses conditions de vie. Il nomma le général Challe à la tête de l’armée, écartant par la même occasion un état-major qu’il a utilisé pour revenir au pouvoir mais dont il ne voulait pas dépendre. Challe reçut des moyens exceptionnels pour mener une guerre à outrance contre l’ALN, avec l’objectif d’une victoire militaire ou du moins une réduction de l’influence des combattants sur les populations algériennes. Il avait au préalable proposé « la paix des braves » espérant obtenir une reddition des combattants. En même temps, il reprit les mesures économiques préconisées dès 1955 et déjà mises en oeuvre par le gouverneur général Jacques Soustelle et que l’histoire retint sous le nom de « plan de Constantine ». Parallèlement, il tenta de séduire des élites algériennes espérant en faire le soutien d’une présence française. En fin spécialiste militaire qu’il était, de Gaulle fixa sa stratégie d’emblée, qu’il avait préparée avant son retour au pouvoir. Ses tactiques évoluèrent en fonction des circonstances, des réalités du terrain et des faits politiques nouveaux. Il réadapta à chaque fois sa démarche, fixé vers son but principal : une Algérie gouvernée par des Algériens acquis et soumis à la France. Challe, de son propre aveu et celui de son état-major, ne put obtenir de victoire militaire. L’ALN s’adapta au rouleau compresseur du plan Challe. Selon les régions, les combattants se fondirent dans la population, éclatèrent en petites unités de taille réduite et évitèrent les grandes opérations en se repliant souvent dans les villes ou à proximité là où on ne les attendait pas. Or, le plan Challe était coûteux et sa continuation ne servait pas les intérêts du général de Gaulle. Les charges militaires pesaient lourdement sur les dépenses publiques et représentaient un effort impossible à tenir. Or de Gaulle avait l’objectif depuis toujours et déjà exprimé dans ses écrits de faire une armée moderne : beaucoup moins nombreuse, plus professionnelle, mieux encadrée et plus moderne. Il cherchait à se doter de l’armement nucléaire pour exister comme partenaire au sein des grandes puissances nucléaires. C’est lui qui impulsa la modernisation de l’armée et l’équipa des armes les plus sophistiquées. La poursuite de l’effort de guerre en Algérie était un obstacle. Il en voulait à l’armée d’avoir était rebelle. Issu de la droite classique qui était républicaine, il était partisan de l’ordre et de la soumission des soldats au pouvoir politique légitime. Il se méfiait au plus haut point de cette armée qui, à ses yeux, avait des ambitions politiques et penchait vers le fascisme.

Les échecs du général de Gaulle
De Gaulle essuya des échecs dès le début. Sa « paix des braves » n’eut pas d’écho. Challe ne réussit pas à réduite les forces de l’ALN. Surtout sur le plan politique, on ne réussit pas à dégager cette « troisième force » qui aurait été acquise à la France et qui lui aurait permis de réduire l’influence du FLN. Dès le début de la révolution, les dirigeants du FLN étaient conscients de la nécessité de regrouper en son sein toutes les forces politiques, y compris les plus modérées et les intellectuels pénétrés de culture française. Il accorda même une place importante à ce qu’il appelait « les Algériens d’origine européenne ». Dès le début, les Algériens élus dans les différentes instances du pouvoir colonial avaient exprimé leur rejet de la politique suivie par le gouvernement français. Secrètement beaucoup d’entre eux, notamment les plus en vue, avaient adhéré au FLN. Celui-ci avait porté à la tête de son gouvernement provisoire Ferhat Abbas qui avait été longtemps partisan de l’évolution graduelle vers l’indépendance avant d’adopter des positions radicales. Sa désignation était un message adressé à l’opinion internationale pour rendre crédible le FLN comme un mouvement armé voulant réellement trouver un compromis honorable avec le gouvernement français pour peu qu’était reconnu le droit à l’indépendance du peuple algérien. Le général de Gaulle se trouva même en contradiction avec ses alliés de l’Alliance atlantique qui redoutaient qu’une extension de la guerre entrainât une radicalisation du FLN au profit du camp soviétique. N’ayant pu obtenir une victoire militaire par la réduction des forces de l’ALN, n’ayant pas réussi à convaincre des élites algériennes, le général adapta sa stratégie en tenant compte de nouveaux éléments que lui dictait l’intérêt de la France : l’exploitation du pétrole exploité dès 1956 et le besoin des bases militaires nécessaires pour la mise au point des armes nucléaires. Il tenta plusieurs manœuvres en pensant surtout acquérir un soutien direct des populations algériennes. Il crut y arriver jusqu’aux manifestations de décembre 1960. Il avait proposé l’autodétermination espérant avoir une légitimité par un rejet populaire de l’indépendance. Dès 1961, sa marge de manœuvre devenait extrêmement réduite. Il se trouvait en butte à une partie de l’état-major de son armée de plus en plus ouvertement hostile et au basculement des groupes extrémistes de la minorité européenne dans la violence armée contre l’Etat. Il tenta encore des manœuvres d’arrière garde telles que les menaces de partition du territoire et surtout d’isolement du Sahara. Le FLN put éviter les pièges en renforçant sa cohésion, en intensifiant la lutte armée qui put reprendre malgré les énormes sacrifices consentis face aux opérations du plan Challe, suscitant une adhésion populaire de plus en plus déterminée à l’indépendance et à l’unité nationale. Le FLN eut l’intelligence de proposer des compromis honorables sur des questions essentielles. Il reprit ses propositions du 1er novembre 1954 sur les droits de la minorité européenne et les consolida, bénéficiant notamment des conseils et des appuis des Algériens d’origine européenne qui avaient rejoint la lutte pour l’indépendance. Il fit des propositions de coopération dans l’exploitation des champs de pétrole en dissociant le droit de propriété de l’Etat algérien indépendant sur ses richesses naturelles du droit d’exploitation que cet Etat pouvait concéder à des partenaires étrangers. Il accepta une occupation temporaire de la base de Mers El Kébir et des installations nucléaires du Sahara. Il avait acquis l’essentiel, l’indépendance, en préservant la pleine souveraineté de l’Etat algérien sur un territoire et une population unis. Jusqu’à la fin, de Gaulle avait refusé de reconnaître le succès du FLN et espérait, selon des confidences rapportées par ceux qui furent proches de lui, que l’Algérie connaîtrait des difficultés insurmontables et un climat d’insécurité tel qu’il y aurait des dirigeants pour réclamer le soutien de la France, et que celle-ci tiendrait alors tous les rouages de l’Etat algérien nouvellement indépendant : l’économie, l’éducation et l’administration. Mais ceci ,c’est l’histoire de l’Algérie indépendante.

Les négociations d’Evian révélèrent un FLN uni sur l’essentiel. Les négociateurs rendirent compte aux instances dirigeantes et obtinrent leur accord à chaque étape. Il n’y eut pas de division sur le contenu des accords. Des dirigeants réputés « modérés » se montrèrent parfois les opposants les plus farouches à toute concession. Personne, même pas les militaires qui furent un temps tentés de faire des concessions, n’accepta de céder sur la question essentielle qui était la reconnaissance du droit à l’indépendance. L’état-major de l’ALN, dont certains dirigeants exprimèrent leur opposition dans un débat qui fut démocratique au sein du CNRA, respectèrent scrupuleusement les textes des accords. Ni les anciennes appartenances politiques, les formations, ni les origines régionales ou sociales ne furent cause d’une divergence dans les positions. Le résultat des accords a été le succès d’un mouvement de libération, ayant accepté ses choix en en débattant librement, et qui a été approuvé par tous.

In Memoria

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